La deuxième guerre mondiale vient de s'achever. Le Studio de
Mickey, désormais délié de la présence de l'armée, retrouve enfin sa pleine
liberté de création. Disney aura, il est vrai, passé quatre ans au service de
l'U.S. Army, à produire des films de soutien aux troupes ou de mobilisation de
l'opinion publique. En effet, de cartoons de propagandes (Der Fuehrer's Face)
au film de démonstration de techniques militaires (Victoires
dans les airs) à des œuvres célébrant l'amitié Etats-Unis /
Amérique Latine pour le compte du gouvernement (Saludos
Amigos et
Les trois Caballeros), toute la force
de frappe culturelle de Disney fut mise au service de la nation en guerre. Cet
engagement "politique" de Mickey et ses amis, a certes largement contribué à
leur popularité dans le cœur des américains mais a eu la conséquence fâcheuse de
vider les caisses du Studio. Roy Disney, le frère de Walt, eut d'ailleurs fort à
faire pour convaincre son cadet de l'importance de réaliser des économies pour
ne pas précipiter l'entreprise familiale, désormais sans le sou, à la ruine. Ils
décident donc, de sortir des films packages pour rester, avant tout, présent
dans les esprits du public en attendant de se refaire une santé financière.
Sortie le 15 août 1946, La Boite à Musique,
8ème long-métrage d'animation des studios Disney, est le premier du genre de
l'après-guerre. Moins élitiste que
Fantasia mais moins abordable que Mélodie Cocktail,
ce film est un parfait mixte des deux. La meilleure définition que l'on puisse
en faire, de l'aveu même des Studios, est qu'il est une sorte de
Fantasia avec des chansons "pop" de
l'époque. La critique eut, à son endroit, la dent dure en qualifiant La Boite à
Musique de
Fantasia du pauvre. Si l'expression est
assurément outrancière, elle n'est, pour autant, pas tout à fait inexacte ! En
fait, le film présente l'avantage de proposer une palette assez complète du
savoir-faire de l'animation Disney de l'époque, ni plus, ni moins.

La première
séquence The Martins and the Coys (Les Martin et Les
Blaise) est coupée dans la dernière
version DVD américaine, Disney redoutant de prendre part, malgré lui, au débat
sur les armes à feu, véritable pierre d'achoppement aux Etats-Unis.
La séquence Blue Bayou était, à l'origine, prévue pour
Fantasia et devait avoir pour musique
l'oeuvre du compositeur français Claude Debussy,
Clair de Lune. Mais elle fut coupée au montage et mise en réserve
pour un deuxième opus projeté alors par Walt. Ce dernier avait en effet
l'intention de sortir, de temps en temps, des versions modifiées de
Fantasia en rajoutant, ici, de nouveaux
courts-métrages et en ôtant, là, des anciens. L'échec mémorable du film en salle
stoppa net les ambitions du Maître. Il se contenta en effet d'intégrer la
séquence prête à La Boite à Musique en changeant sa bande-son et
son nom :
Clair de Lune devint Blue Bayou !
All the Cats Join In et After You've Gone
sont les séquences jazzy du film. Toutes les deux sont d'ailleurs jouées par
Benny Goodman. L'animation de la première, très minimaliste, annonce déjà les
cartoons des années cinquante (dont le court-métrage de 1953, Les Instruments
de Musique est symptomatique) tandis que la seconde, reprenant une animation
très surréaliste d'instruments de musique personnifiés, verra son style repris,
plus tard, dans une séquence de Mélodie Cocktail, Bumble Boogie.

Without You et Two Silhouettes sont deux séquences
de chansons romantiques animant plus une impression que des personnages.
L'utilisation de séquences abstraites, malgré une animation intéressante,
pénalise d'ailleurs leurs histoires qui manquent, ainsi, terriblement, de
consistance pour se rendre prenantes.
Les quatre derniers court-métrage bénéficient eux de scénarii particulièrement
bien écrit et de personnages véritablement attachants.
Casey at the Bat (Casey à la Batte) est ainsi une séquence très classique dans le
savoir-faire Disney, à la fois comique et pathétique. Le film, dont la qualité
ne souffre d'aucune critique, eut d'ailleurs droit à une suite en 1954,
Casey Contre-Attaque.
Il a même servi d'inspiration à un restaurant à service au comptoir de
Disneyland Paris qui se situe en haut de Main Street USA : le "Casey's Corner".
Peter and the Wolf (Pierre et le Loup)
est sûrement la séquence la plus connue de cette anthologie. Elle a été
largement reprise et diffusée en court-métrage autonome, au cinéma ou en vidéo.
Sa qualité explique, à elle seule, cette "carrière en solo". Ses personnages sont
d'ailleurs symptomatiques du savoir-faire Disney et de sa capacité à les rendre
attachants, qu'ils soient gentils (le canard, l'oiseau ou le chat) ou méchants
(le loup féroce). Peter and the Wolf est assurément un petit bijou
!

Johnny Fedora and Alice Bluebonnet
(Johnnie Panama et Alice Bonnetbleu) est une
histoire d'amour de deux chapeaux personnifiés. L'idée de départ est, somme toute,
brillante et permet surtout à Disney d'aborder un thème qui deviendra chez lui
récurrent : l'hostilité du milieu urbain... Le
passage est admirablement interprété en français par Edith Piaf.
La Boite à Musique se termine, en bouquet final, sur le
court-métrage le plus fort de la compilation. Véritable chef d'oeuvre de
l'anthologie, The
Whale Who Wanted to Sing at the Met (La Baleine Qui Voulait Chanter au Met) est, en effet, une histoire forte, à
l'animation maîtrisée et la bande-son somptueuse. Il est d'autant plus
remarquable qu'il constitue le seul drame jamais tourné par Disney qui voit
ainsi la mort de son héros. C'est aussi le morceau le plus long du package,
avoisinant les 14 minutes. Le seul bémol est sans doute que la présence de
The
Whale Who Wanted to Sing at the Met en fin d'œuvre donne à tout le film une aura de tristesse.
La Boite à Musique marque également la rupture entre Walt Disney
et l’intelligentsia qui l’a tant encensé durant les années 30. Les critiques
sont ainsi mitigées à son égard appréciant de revoir Disney sortir indemne de la
guerre mais conspuant le manque d’ambition affiché par rapport aux long-métrage
de l’Age d’Or comme Blanche Neige et les Sept Nains ou
Pinocchio.

La Boite à Musique ne sera plus jamais présenté au cinéma. Pire, il sera
démembré, ses séquences étant dissociées et montées séparément.
Certaines d'entre-elles connaitront ainsi, à nouveau mais de façon autonome
cette fois-ci, l'honneur des salles obscures entre 1954 et 1955 ; Two for the
Record qui combine
All the Cats Join In et After You've Gone gone sort le 23 avril
1954, Johnny Fedora and Alice Bluebonnet
(Johnnie Panama et Alice Bonnetbleu) le 21 mai 1954, The Martins and the Coys
(Les Martin et Les Blaise) le 18 juin 1954, Casey at the Bat
(Casey à la Batte) le 16 juillet 1954, The
Whale Who Wanted to Sing at the Met (La Baleine Qui Voulait Chanter au Met) le 17 août 1954 sous le titre
Willie the Operatic Whale et enfin, Peter and the Wolf
(Pierre et le Loup) le 14 septembre 1955.
Le recyclage se termine finalement avec le jumelage de quatre cartoons de
La Boite à Musique à cinq de
Mélodie Cocktail pour former le long-métrage Music Land sorti au cinéma aux Etats-Unis, le 5 octobre 1955.
La Boite à Musique est un film qui mérite d'être vu tant il
regorge, ici de petits bijoux et là de véritables pépites. Un joyaux dans
l'œuvre de Disney !