Mélodie du Sud est souvent considéré comme la
première incursion de Disney dans les films à prises de vues réelles. Cette
appréciation est pourtant chronologiquement une hérésie. Le
Dragon Récalcitrant et
Victoire dans les airs
l'ont en effet précédé. Ils ont tout simplement été oubliés depuis aussi bien par la
critique que le public. Ainsi, Mélodie du Sud mêle à des acteurs
"live" de l'animation.
Il est, avant toute autre considération, légitime de s'interroger
sur le pourquoi d'un tel choix. La première raison, la plus louable, est donnée
par Walt Disney lui-même. Il estimait en effet que les instants les plus forts
de l'histoire seraient mieux soulignés par le jeu réel que par la seule
animation. Il offre ainsi à deux jeunes acteurs, Luana Patten et Bobby Driscoll,
la vedette et obtient d'eux une prestation exceptionnelle. Les stars montantes
se voient même proposer, outre une loge personnelle, un contrat d'exclusivité
avec le Studio de Mickey, chose peu usitée par Walt Disney alors même que les
autres Majors en avait fait une pratique courante. Luana Patten et Bobby
Driscoll enchaîneront donc, après Mélodie du Sud, de nombreux
longs-métrages maison. Certains ensemble, tels
Mélodie Cocktaïl ou
Danny, le Petit Mouton Noir.
D'autres séparément, tels
Coquin de Printemps,
Johnny Tremain
et
Demain... des Hommes pour la jeune
fille et
L'Ile au Trésor pour le jeune homme
qui prêtera également sa voix au personnage de
Peter Pan. Mais la force du film ne
se résume pas au jeu de ces seuls apprentis acteurs. La performance de James
Baskett, qui campe un merveilleux Oncle Rémus, tour à tour drôle, chaleureux et
touchant, frise en effet la perfection. Sa prestation lui vaudra d'ailleurs de
recevoir un Oscar d'honneur bien mérité.
L'autre raison qui justifie le recours à des acteurs pour Mélodie du Sud
est bien moins avouable puisqu'il s'agit d'une affaire de gros sous. Au sortir
de la seconde guerre mondiale, les caisses du studio sont effet vides. Il ne
peut ainsi se permettre de produire un long-métrage d'animation sur ses fonds
propres. Walt Disney reste néanmoins convaincu qu'il faut absolument mettre des
productions à l'affiche, coûte que coûte, pour rester présent dans l'esprit du
grand public et ne surtout pas se trouver marginalisé. Pour sortir indemne de
cette période critique, décision est donc prise d'occuper le terrain, en
engendrant des recettes faciles, par la présentation de films d'anthologie (Saludos
Amigos,
Les trois Caballeros ou
La boite à musique)
qui lient plusieurs courts-métrages par de scènes de transitions ou par des
films mixtes, toons / acteurs réels. L'animation est donc conservée, en tout ou
partie. Le label Disney rime en effet à l'époque uniquement avec "longs-métrages
animés", et il est hors de question de bousculer les habitudes du public en ces
temps de grande disette financière. Mais l'incursion de scènes "live" aura un
mérite inattendu : celui de préparer les spectateurs à recevoir des films "live" signés Disney, ce qui sera chose faite, dès les années 50 !
Autre bénéfice à tirer de cette période de transition, et pas des moindres :
Walt Disney laisse à ses équipes le soin de prendre leur temps pour peaufiner
les longs-métrages d'animation alors en gestation.
Cendrillon
et Alice au pays des
merveilles n'auraient sans doute jamais été aussi bons s'ils
n'avaient pas profité de l'atout "temps" qui leur a été bien involontairement
accordé.

Mais revenons à Mélodie du sud. Les séquences
de Monsieur Lapin sont assurément ce que les studios ont fait de mieux, au point
de vue de la seule animation, dans la seconde moitié des années 40. Les couleurs
sont, en effet, lumineuses et rendent à merveille une atmosphère aussi charmante
qu'emmitouflante. Les effets spéciaux sont également fort réussis pour l'époque.
Le mélange animation / acteurs, œuvre du remarquable Ub Iwerks, dépasse, et de
loin, le pourtant époustouflant
Les trois Caballeros. La qualité de la
scène où Oncle Rémus donne du feu à une grenouille pour allumer sa pipe est sans
conteste un summum. Même
Mary Poppins, presque 20 ans plus
tard, n'aura qu'à bien se tenir !

La bande-son, nominée pour l'Oscar de la meilleure musique, regorge, quant à
elle, tout simplement de pépites. Dégageant un charme à couper le souffle et une
gaîté envoûtante, elle marque à jamais l'inconscient collectif. De Comment ça
va ? à Mon coin de bonheur, les chansons restent dans la tête pour
notre plus grand plaisir. Mais c'est sans aucun doute l'air de
Zip-A-Dee-Doo-Dah, auréolé de l'Oscar de la meilleure chanson, qui surclasse
tout. Il est même devenu, depuis, l'hymne des parcs à thème Disney, à travers le monde.

Ses nombreuses qualités n'ont pas empêché Mélodie du sud d'être
boudé par la critique, qui encense la partie animée mais descend en règle les
scènes "live", reprochant plus encore au film un scénario confus et peu
crédible. Pire les organisations afro-américaines de défense de la minorité
noire accusent le long-métrage d'un racisme rampant. Il est en effet reproché à Mélodie du sud de donner une vision positive de l'esclavage en
présentant une relation "maître / esclave" idéalisée. Le film contribuerait en
effet, d'après elles, à confiner le Noir dans le seul rôle de serviteur docile,
heureux de son état et de sa condition sociale de dominé. Les Associations de
Défenses des Droits Civiques, alors embryonnaires, oublient un peu vite que le
long-métrage, dont l'histoire se déroule juste après la guerre de Sécession,
présente pourtant, à travers le folklore de l'époque, des esclaves affranchis. Si
la Walt Disney Company ne parviendra jamais à faire comprendre que Mélodie
du sud ne contient aucun message politique mais se veut simplement une
ode au charme et la tendresse, elle se satisfera toutefois de constater que son
film cartonne au box-office. Mieux, il emporte à nouveau l'adhésion du public
lors de sa ressortie en 1956. En revanche, dès les années 60 et au plus fort de
la lutte de la minorité noire pour les droits civiques, Mélodie du Sud
fut pris pour symbole, comme Autant en emporte le vent pour la MGM,
du racisme présent dans la société américaine. Les attaques se faisant
grandissantes, les studios Disney décident, en 1970, de remiser définitivement Mélodie du Sud. Ils se ravisent pourtant deux ans plus tard.
Actant d'un changement d'attitude et d'approche du public afro-américain dans
l'acceptation de l'histoire de leur nation, la ressortie du film est en effet organisée.
Mélodie du sud se retrouve ainsi de nouveau à l'affiche et remplit les
salles obscures, signant là le plus gros succès de l'histoire des studios pour
une ressortie. En 1986, le film est présenté une ultime fois au cinéma mais,
victime d'un politiquement correct exacerbé, les dirigeants de la Walt Disney Company, Mickael Eisner en tête, actent, cette fois-ci en s'y tenant, sa mise au
placard, tout au moins sur le marché américain. Cette mise en quarantaine aussi
scandaleuse qu'injuste sera confirmée par les nouveaux dirigeants de la société
en 2006. Le marché international aura lui droit à un meilleur traitement.
Mélodie du Sud sort ainsi sur le segment de la vidéo à travers la
planète, et notamment en France. Il ne connaîtra d'ailleurs que le support VHS
(et Laser Disc pour le Japon), aucune sortie DVD ne lui ayant jamais été accordée.

A l'heure du numérique, Mélodie du Sud est bien
injustement traité et ne s'échange que sous le manteau, telle une œuvre
honteuse, par le biais de sites de téléchargement pirates, dans des éditions peu
qualitatives de simple copie DVD d'une cassette VHS. La Walt Disney Company fait
preuve dans cette affaire d'une attitude incompréhensible et imbécile. Le public
actuel est, en effet, tout à fait mûr pour recevoir cette œuvre magnifique et
l'envisager avec le recul suffisant pour n'y trouver que grâce et magie. Tous
les fans attendent une édition DVD officielle et digne. Mélodie du Sud,
chef d'œuvre en péril, la mérite.

A noter :
Les personnages animés de Mélodie du Sud sont fort heureusement
mieux traités par la Walt Disney Company que leur long-métrage d'origine. Une
attraction "E-ticket", dénommée Splash Mountain, leur est spécialement
dédiée dans les parcs thèmes Disney à travers le monde. Ouverte pour la première
fois, le 17 juillet 1989, dans le land Critter Country à Disneyland
(Californie), elle permet en effet aux visiteurs des parcs, embarqués au fil de
l'eau dans des troncs creusés en guise d'embarcations, de retrouver tous les
personnages du film à l'aide de plus de cent audio-animatroniques, positionnés
dans des décors somptueux, tout en terminant leur visite par une chute
impressionnante à 45°. Devant son immense succès, l'attraction a été dupliquée,
dès 1992, à Tokyo Disneyland et au Magic
Kingdom de Walt Disney World. Et l'on se prend à rêver de la
voir, un jour, installée chez le petit frère parisien,
Disneyland
Resort Paris.