20ème long-métrage de Walt Disney, Les Aristochats,
contrairement à ses prédécesseurs depuis
La belle et le clochard,
n'est pas une adaptation, même éloignée, d'un conte ou d'un roman. Création
originale, l'histoire, due à Tom McGowan et Tom Rowe, est, en effet, le script
d'un téléfilm "live", prévu initialement, en deux parties, pour l'émission de
télévision
Walt Disney's
Wonderful World of Color. Les chats ne devaient ainsi pas
avoir le don de la parole et seul un narrateur permettait au public de connaitre
les pensées de Duchesse. Le projet présenté à Walt Disney dans le cadre de
réunions ordinaires éveille suffisamment sa curiosité pour qu'il réserve l'idée
pour un film d'animation. La chose est d'ailleurs étonnante car le Maitre n'est pas, à la base, un amateur de chats. Préférant les chiens, il
n'entretient, il est vrai, aucune passion particulière pour les félins
domestiques. Pourtant, le récit lui semble suffisamment riche et original pour
qu'il demande de l'étayer en vue de constituer un Grand Classique digne de ce
nom. Il participe même à sa première réunion préparatoire et s'enthousiasme sur
le personnage de Thomas O'Malley qu'il juge, en tous points, fort prometteur. Ce
sera là, sa seule véritable intervention dans le projet qu'il délègue dans son
intégralité, tout entier accaparé qu'il était, alors, par la production du
(Le) livre de la jungle.

Le destin vient cependant jouer les macabres trouble-fêtes.
Walt Disney meurt, en effet, le 15 décembre 1966. Il ne verra ainsi jamais Le livre
de la jungle terminé, et ne participera pas plus, au travail
sur Les Aristochats. Ce dernier devient donc, bien malgré lui, le
premier Grand Classique à être réalisé quasiment entièrement sans Walt Disney.
Les artistes des studios se sentent d'ailleurs bien vite orphelins. Leur mentor
parti, ils ont, il est vrai, du mal à retrouver inspiration et motivation, tant
la succession artistique du Papa de Mickey n'avait pas été sérieusement
préparée, ni même envisagée. Personne n'apparait, en fait, apte à apporter la
petite touche qui fait toute la différence. Roy Disney est bien incapable de
prendre la relève. S'il est un excellent financier et s'occupe avec habileté de
la gestion financière des studios, il n'a, ni la compétence, ni l'envie de gérer
des artistes. D'ailleurs, il délaisse la division animation de la firme pour se
consacrer tout entier à la réalisation du dernier rêve de Walt Disney, Walt
Disney World, en Floride. Moins idéaliste, il s'éloigne sans vergogne de
l'ambition première de son frère et transforme le projet en simple resort
réunissant plusieurs parcs à thème. Il s'éteint en 1971, deux mois après
l'ouverture au public du premier site,
Magic Kingdom.
Le département animation est, pendant ce temps, totalement laissé à l'abandon.
Les artistes craignent même sa fermeture, en l'absence d'un Walt Disney capable
de le protéger. Le succès du
(Le) livre de la jungle
redonne néanmoins confiance aux troupes. Wolfgang Reitherman profite même de
l'occasion pour prendre naturellement le leadership. Il s'appuie pour cela sur
l'aide des autres Neufs Vieux Messieurs, travaillant encore pour les
longs-métrages d'animation : John Lounsbery, Milt Kahl, Frank Thomas, Eric
Larson et Ollie Johnston. Un de leurs crédos favoris devient, quand il s'agit de
trancher : "Qu'aurait fait Walt ?". Si cette vision des choses autorise une
transition toute en douceur entre l'avant et les premiers temps de l'après Walt
Disney, très vite, elle constitue un frein à la créativité et enferme les
studios dans un conservatisme, à mille lieux de l'ambition artistique du Papa de
Mickey. Son studio perd, peu à peu, tout sens de l'innovation. L'imagination est
mise au placard. L'immobilisme touche alors toutes les productions des studios
Disney, des films d'animation aux productions "lives" sans oublier la
télévision. La Walt Disney Company toute entière finit par entrer dans un long
sommeil qui la conduit droit à sa perte. Un Chevallier Blanc, en la personne de
Michael Eisner, réveille la belle endormie et la sauve in extrémis du rachat, en
1984. La petite entreprise familiale devient, peu à peu, sous son règne une
féroce multinationale...

Wolfgang Reitherman va marquer de son empreinte tous les
films d'animation Disney de la fin des années 60 à la décennie 70. Garant du
style propre aux studios de Mickey, il a néanmoins une ambition artistique
beaucoup moins prononcée que celle de Walt Disney. Si une idée marche, il la
réutilise, ainsi, sans état d'âme, jusqu'à saturation. Il aime également
truffer les films d'éléments "cartoonesques" tels, pour le cas des (Les)
Aristochats, la poursuite en moto ou les bretelles d'Edgar. Il se fait
fort également de combiner la notion de création et d'économie. Il ne craint
pas, par exemple, de reprendre des scènes déjà animées dans d'autres productions
afin de réduire les coûts. Fort heureusement, cette exécrable solution ne sera
pas cette fois-ci retenue, tout comme, mais c'est moins heureux, l'emploi de
caméra multiplane, privant, de ce fait, le long-métrage de tout effet de champs.

Les Aristochats annonce, donc, sans le savoir,
le nouveau style Disney pour la décade à venir. Sa construction scénaristique en
est d'ailleurs le meilleur exemple. Le film inaugure, en effet, un travers dans
son récit qui caractérisera ses successeurs pendant plus de dix ans. Il ne
parvient pas, il est vrai, à proposer une œuvre unifiée mais délivre, au
contraire, une pesante impression de simple conglomérat de scènes déroulées les
unes après les autres et reliées maladroitement entre elles. Le scénario est,
dès lors, entaché d'une légèreté coupable. Pire, le rythme cahin-caha se voit
associé à un manque d'originalité dans le récit qui fait accuser le long-métrage
tout entier d'une réputation de re-sucée peu imaginative de
La belle et le clochard
mêlée aux (Les)
101 dalmatiens, le tout transposé au monde des chats. Si la
Critique est sensible à cet argument, le public, lui, n'y voit que du feu et
plébiscite le charme de l'histoire. Il adore notamment, bien avant
Ratatouille,
sa vision fantasmée et romanesque du Paris des années 1900.
Si Les Aristochats est le symbole d'une
nouvelle ère de productions chez Mickey, le film poursuit, en revanche, la
tradition des castings impeccables, car Disney, même sans Walt, conserve le
secret des personnages attachants !

Aux touts premiers rangs de la scène, les trois chattons,
Marie, la jeune chatte banche, Berlioz, le chaton noir et Toulouse, le petit
roux, signent une prestation remarquée, toute en émotions. Ainsi, si Berlioz a
un caractère nettement monodimensionnel, les deux autres ont une personnalité
franchement prononcée. Toulouse est, en effet, le petit caïd de la bande,
téméraire, audacieux et prêt à toutes les expériences. Marie, au contraire, est,
elle, la petite lady du groupe, affichant, en surface, de bonnes manières mais
toujours partante pour faire des bêtises, en prenant bien le soin de ne jamais
risquer d'être rendue responsable des mauvais tours qu'elle fomente. Sa
popularité est clairement supérieure à ses frangins tant elle est parvenue à se
démarquer d'eux pour devenir, seule, une égérie des studios Disney, en
particulier sur le marché nippon.
La maman des trois chatons, Duchesse, est un personnage typique de la gente
féminine vue d'une prisme disneyen. A la fois distinguée et douce, elle est une
aristocrate raffinée, dotée d'un vrai sens de la famille et d'une profonde
bonté. Elle sait, sans jamais faillir, garder son sang-froid, tout en étant
parfaitement lucide sur le monde qui l'entoure. Pour la petite histoire, la voix
de Duchesse est assurée dans la version originale par l'actrice d'origine
hongroise, Eva Gabor : les animateurs, pensant, à raison, que le public
américain ne ferait, au final, pas la différence avec l'accent français, seule
la sonorité européenne comptant.
Walter Giuseppe Désiré Thomas O'Malley de son vrai nom est le héros masculin du
film. D'un caractère débonnaire, plutôt solitaire, il va, peu à peu, tout au
long de l'histoire, abandonner sa condition de chat de gouttière individualiste
pour se muer en bon père de famille. Duchesse, comme le public d'ailleurs, tombe
littéralement sous le charme de ce Don Juan félin. Pour autant, le personnage
subit les foudres de la Critique qui lui reproche d'être un simple copier-coller
de Baloo du
(Le) livre de la jungle
dont il épouse le caractère et reprend même la voix (Phil Harris). Difficile, il
est vrai, de ne pas voir en lui, les premiers signes de la paresse artistique
qui va engluer les productions Disney pendant plus dix ans victimes d'une
politique pitoyable, oubliant l'ambition et la créativité des grandes heures...
Edgar, le méchant majordome de Madame de Bonnefamille, est assurément la grande
déception des (Les) Aristochats. Il n'a pas, à l'évidence, ni la
capacité, ni l'envergure des vilains légendaires de Walt Disney que Cruella ou
Sher Khan ont récemment sublimés. Si ses intentions sont claires, elles ne le
rendent, en effet, curieusement, à aucun moment, dangereux. Il n'est, ainsi,
jamais en capacité d'être pris au sérieux. Seule, en fait, son animation brille
et le sauve d'un zéro pointé, grâce notamment à l'excellent travail de John Lounsbery et Milt Kahl.
La fadeur du méchant de service est d'autant plus grande que la panoplie de
personnages secondaires est réussie.
Madame de Bonnefamille est, en premier lieu, terriblement attachante, de par son
amour pour les chats.
Roquefort, ensuite, est une énième souris dans la ménagerie Disney. Son
apparence se démarque toutefois de ses consœurs par un corps mince et frêle et
des yeux représentés par un simple point. Sa voix est, par contre, fidèle aux
habitudes du studio et interprétée par Sterling Halloway. La version française
procède de la même façon et lui attribue un doubleur disneyen parmi les
habitués, le talentueux Roger Carel.
Les Scats Cats, une bande de cinq chats jouant du jazz, réussissent, quant à
eux, leurs entrées dans la galaxie des personnages de la firme de Mickey.
L'orchestre est, en effet, mené habilement par Scat Cat, qui, jouant de la
trompette comme Louis Amstrong (auquel il devait d'ailleurs, à l'origine,
emprunter la voix !), est doublé par Scatman Brothers, un grand spécialiste de
l'improvisation outre-Atlantique. Les autres chats sont, eux, moins détonants,
juste représentés par des accents et origines différents. Il y a ainsi un
anglais, un russe, un chinois et un italien. Ils se découvrent tous lors d'une
des meilleures scènes du film, faisant un numéro bluffant à l'occasion d'une
chanson mémorable, Tout le monde veut devenir un cat.
Deux duos sont, enfin, à l'origine des séquences les plus amusantes des (Les) Aristochats. Les deux oies, Amélia et Amélie, bien que ne servant
en rien l'intrigue, donne, en effet, une leçon de natation drôle à souhait
tandis que les deux chiens Napoléon et Lafayette (empruntant le nom de militaires français
très connus aux Etats-Unis !) ont, eux, pour mission de railler la gente militaire,
habitude prise chez Disney depuis les années 60. Le chef Napoléon est - bien sûr
- le plus bête et snobe sans cesse les avis de son second, Lafayette, de loin
beaucoup plus futé. Leur première scène contre Edgar est tellement réussie sur
le chapitre de l'humour que Wolfgang Reitherman leurs accorde un deuxième passage
dans le long-métrage, toujours aux prises avec le funeste majordome...

Tout comme sa galerie de personnages, Les Aristochats affiche une
bande-son digne de la réputation des plus grands Disney. Composée avec sobriété
par George Bruns, la musique donne, en effet, au long-métrage une ambiance
idéalement choisie. Elle accueille, ici et là, des ritournelles toutes plus
réussies les unes que les autres. Terry Gilkyson compose, ainsi, la chanson aux
sonorités "music-hall" Thomas O'Malley tandis que Flyod Huddleston et Al
Rinker signent à deux mains l'un des tubes du film, Tout le monde veut
devenir un cat, qui, avec ses relents jazzys est, à l'époque, le titre le
plus rythmé jamais réalisé pour un film d'animation. Enfin, Richard M.Sherman et
Robert B.Sherman livrent deux morceaux remarquables, Des gammes et des
arpèges ainsi que la chanson générique. Pour parfaire l'aura de la B.O.,
l'équipe Disney réussit une véritable exploit. Elle parvient, en effet, à sortir
de sa retraite, à plus de 80 ans, le chanteur français le plus connu aux
Etats-Unis, Maurice Chevalier. Ce dernier renoue ainsi, en souvenir de l'amitié
qu'il portait à Walt Disney pour lequel il avait
déjà travaillé par deux fois, en 1962 (Les Enfants du Capitaine
Grant) et 1967 (Rentrez
chez Vous, les Singes !).

Les Aristochats reçoit un accueil mitigé de la
Critique qui lui reproche clairement son manque d'imagination artistique et
d'ambition technique. Le public lui n'en a cure et réserve un succès triomphale
au film des deux côtés de l'Atlantique. En France, il est à l'origine de files
d'attente interminables devant les cinémas. Il dépasse ainsi les douze millions
d'entrées. Aux Etats-Unis, son score est tel qu'il a droit à deux ressorties en
salles, en 1980 et 1987. Au fil du temps, la Critique se ravise et accorde à ce
Grand Classique de Disney tous les honneurs qui lui sont dus.
Décors, chansons et personnages font des (Les)
Aristochats un Disney incontournable, à voir absolument !