Peter et Elliott le dragon est assurément le projet des
studios Disney le plus ambitieux dans les années 70, depuis L'apprentie
sorcière, tout genre confondu, à l'exception notable de
L'île sur le toit du monde.
Ils cherchent en effet avec lui à reproduire le succès de
Mary Poppins.
Tentative vaine. Le film n'est jamais parvenu à se faire une place au soleil.
Pire, il est, dès sa sortie, victime d'une réputation de navet, totalement injuste
pour le coup.
La mort de Walt Disney paralyse le staff de la maison Mickey. En panne
d'imagination, il n'a, en effet, de cesse de ressortir des étagères des projets
remisés du vivant du Maître, à l'exemple de L'apprentie
sorcière ou encore
Les aristochats. Jugées par leur frileuse direction incapables de voler de leurs
propres ailes, les équipes Disney de l'époque sont ainsi invitées à suivre les
pas de feu leur patron, quitte à oublier toute créativité. La pauvreté du
catalogue Disney des années 70 trouve ici son explication. Débouchant sur une
crise profonde, autant commerciale qu'artistique, cette triste période aboutit à
un changement radical de Direction en 1984 avec l'arrivée du fringant Michael
Eisner, qui, avant de littéralement péter les plombs en fin de mandat,
transformera la firme de Mickey en empire de la communication...

Les
premières ébauches de Peter et Elliott le dragon datent ainsi de
la seconde moitié des années 50. A l'origine, il est simplement prévu de
réaliser un épisode de télévision de 45 minutes à destination de l'émission
d'anthologie,
Disneyland,
présentée par Walt Disney lui-même. Les droits d'adaptation de l'histoire signée
de Seton I. Miller et S.S. Field sont ainsi acquis par les studios Disney, qui
finalement n'y donnent pas suite.
A l'origine donc, le récit est un drame psychologique dans lequel un jeune
garçon, Peter, en mal de vivre, s'invente pour échapper à la dureté de son
quotidien, un monde imaginaire où il rencontre Elliott. Initialement, il n'est
pas prévu de faire apparaitre le dragon à l'image. C'est en effet bien plus
tard, que le producteur Jerome Courtland, qui relance le projet, décide de
donner apparence à Elliot en limitant toutefois son intervention à une seule et
unique scène. Lors d'un rêve, Peter rencontre ainsi son copain lance-flamme dans un monde
surréaliste, un peu effrayant. A ce stade, le film prend des airs inhabituels
pour une production Disney. En décalage avec le caractère familial de la
signature, il aurait sans doute plus sa place dans le catalogue Touchstone
(dont la création interviendra sept ans plus tard !). Pourtant, une fois les
animateurs entrés dans le processus de création du film, Peter et Elliott
le dragon s'éloigne sérieusement de sa destinée. Le script jugé bien trop
sérieux est d'abord contesté de toutes
parts. Quel intérêt ensuite de faire
apparaître le dragon une seule et unique
fois dans le long-métrage alors même que
son nom trône dans le titre ? Les artistes au
pinceau entrent alors en résistance. Sans
trop de mal, ils trouvent auprès de Ron
Miller, beau-fils de Walt Disney et
nouveau responsable des productions du
studio Disney, une oreille attentive. Il
valide leurs volontés de transformer
l'œuvre projetée en un mélange de "live" et
d'animation. Au final, ils obtiennent une
présence notable d'Elliott qui apparait
pas moins de 22 minutes dans le film.

Le
projet Peter et Elliott le dragon subit également une influence
importante des compositeurs chargés de sa bande originale. Al Kasha et Joel
Hirschhorn, auréolés de leurs Oscars pour les chansons des films L'aventure du Poseïdon et
La tour infernale, sortis chez
la
Fox, se
voient, en effet, dans un premier temps, simplement confier le titre clé du
film. Ils livrent ainsi une enthousiasmante mélodie, Candle on the Water,
vrai clin d'œil à leurs précédentes œuvres dont ils reprennent les références
aux éléments (respectivement l'eau et le feu) en y joignant une magnifique
métaphore pour le phare où vit Nora. Le résultat est jugé tellement bon que
l'équipe imagine transformer l'essai en une comédie musicale. La Direction de Disney
rêve, sans l'avouer, d'un nouveau Mary Poppins.
La Critique ne sera pas du même avis : elle est insensible aux charmes des
ritournelles qui pourtant ne déméritent pas, pour la plupart d'entre elles (I
Love You Too, It's not Easy, Brazzle Dazzle Day, There's
Room for Everyone).
Mué en comédie musicale au récit édulcoré, à des années
lumières du drame psychologique envisagé à l'origine, Peter et Elliott le dragon
entre désormais parfaitement dans les critères du catalogue Disney. Sa
réalisation le formate d'ailleurs un peu plus ! Confiée à Don Chaffey, un
prolixe vétéran de la maison aussi bien pour le grand écran (Bobby
des Greyfriars,
Les
Trois Vies de Thomasina et
Mais où
est Donc Passé Mon Poney ?)
que pour la petite lucarne (Le Prince et le Pauvre,
L'Affaire du Cheval Sans Tête et
Born to Run), elle apparait efficace mais totalement convenue. Alternant
les moments tendres, les scènes spectaculaires et les belles chorégraphies, elle
livre au spectateur un film collant à merveille à la signature Disney. Aucune
surprise : le terrain est connu, trop peut-être...

L'histoire ne dit pas si la Direction de Disney a alors conscience du plat
réchauffé qu'elle est en train de préparer. Une chose est sure, le casting de
Peter et Elliott le dragon joue lui la carte de l'innovation. Une fois n'est pas
coutume, aucune tête déjà vue dans d'autres productions du studio de Mickey ne
dépasse.
Sean Marshall, inconnu alors au bataillon, endosse donc le rôle titre dans ce
qui est pour lui son tout premier film. Jouant avec fraicheur et sincérité un
orphelin, perdu et déboussolé, ayant pour seul ami un dragon, le jeune acteur
sert une prestation touchante et attachante. Outre des qualités de comédien
indéniables, il est un artiste complet quand il s'agit de chanter et danser. Les
quatre chansons qu'il interprète sont assurément parmi les meilleurs moments du
film.
Le premier rôle féminin est lui tenu par
une chanteuse américaine, Helen Reddy,
fort populaire à l'époque. Endossant une femme forte, qui attend avec
détermination son amour perdu en mer et gère à la fois la responsabilité du
phare et les tracas causés par un père alcoolique, elle assume un personnage
complexe dont elle maitrise visiblement l'envergure. La Critique de l'époque va
pourtant se déchainer contre elle conspuant la fadeur de sa prestation. C'est
aller un peu vite en besogne même s'il convient de reconnaitre que la seule
chanson qu'elle interprète en solo, Candle on the Water, thème centrale du film,
tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais est-ce vraiment sa faute ?
Mickey Rooney, acteur très connu dans les années 70, assume quant à lui le
personnage du père alcoolique, Lampie, qu'il s'emploie à rendre attachant. La
chanson qu'il interprète et la chorégraphie qui la soutient l'y aident d'ailleurs
beaucoup. Si à l'époque, le vice de l'alcool est envisagé avec bienveillance, il
passe beaucoup plus mal de nos jours, plombant dès lors l'aura du personnage
tout entier...
Peter et Elliott le dragon affiche une galerie de méchants impressionnante.
Le premier d'entre eux, joué par Jim Dale, est sans aucun doute le Dr. Terminus, un charlatan
vendant très cher des potions placébos. Son seul but est de se
faire de l'argent ! Sa noirceur impressionne au détour de ses nombreuses scènes
ou chansons, dont la très drôle Passamashloddy est un bijou de mauvaise foi.
Comme souvent chez Disney, le vilain en titre dispose d'un faire-valoir, Hoagy,
plus bête que méchant. Assumé par Red Buttons, il fait des merveilles : la scène
où il découvre Elliott est à ce titre fort réussie.
A côté de ce duo de vilains prémiums, évolue la famille Gogan, répugnante, sale
et grossière. Similis Thénardier, ses membres entendent récupérer l'orphelin
qu'ils ont acheté dans le but d'assumer toutes les corvées de leur ferme. Ils
poussent à l'occasion la chansonnette où ils brillent notamment avec la très
rythmée The Happiest Home in These Hills.
Au-delà de la qualité indéniable des scènes live, la partie animée constitue à
n'en pas douter le principal atout de Peter et Elliott le dragon.

Le personnage du dragon est d'abord bien connu chez Disney. Il a, il est vrai,
déjà fait ses preuves dans des registres certes différents (Le
dragon récalcitrant,
La belle au bois dormant) mais toujours avec un fort impact.
En revanche, pour sa conception cette fois-ci, aucun membre des Neufs Vieux
Messieurs n'est de l'aventure.
Seul le vétéran, Ken Anderson, participe en effet
au film. Rentré aux studios en 1934, recruté pour sa grande connaissance des
éléments architecturaux, il lui est demandé dans un premier temps d'apporter des
idées fraiches sur certains
Silly symphonies à l'exemple de Goddess of Spring ou Three Orphan Kittens. Il travaille ensuite sur de nombreux longs-métrages (dont
Blanche Neige et les sept nains) et endosse, au cours de sa carrière, de
bien des casquettes : directeur artistique, producteur designer, scénariste,
artiste layout, designer de personnage... Il participe également à l'élaboration
de certaines attractions de
Disneyland. Ken Anderson prend sa retraite en 1978, Peter et
Elliott le dragon constituant ainsi son tout dernier projet sur lequel il signe
le design du personnage.
L'animation d'Elliott est elle confiée à la jeune génération, fraichement
arrivée dans les studios de Mickey. Don Bluth (Brisby et le secret de N.I.M.H.),
en assume notamment la réalisation. Il quittera d'ailleurs la maison quelques
années plus tard avec fracas tant il conteste l'inertie qui la caractérise
alors. Les animateurs qui l'entourent sur le film ne sont, pour leur part, pas
en reste. Des noms prestigieux comme Glen Keane (Tarzan) ou Ron Clements (La petite
sirène) participent en effet à Peter et Elliott le dragon !
Au final, Elliott est un personnage de pantomime totalement adorable et
terriblement attachant. Vraie réussite du film, il en est un fil rouge parfait.
Son aura lui permet d'ailleurs de quitter le grand écran pour se retrouver dans
la fameuse Parade Electrique des Parcs Disney du monde entier.
L'erreur la plus courante pour apprécier Peter et Elliott le dragon
est de chercher à le comparer avec
Mary Poppins ou L'apprentie
sorcière. Impossible alors de lui trouver grâce. Non pas qu'il démérite
techniquement - au contraire - mais tout
simplement parce qu'il ne se situe pas sur le même registre. Chez ses deux prédécesseurs, des personnages
"live" évoluent, en effet, dans un monde animé alors que chez lui, la dynamique
s'inverse. Un personnage animé, Elliott, se retrouve ainsi dans un monde "live"
interagissant avec son environnement. Il est en quelque sorte un grand parent du
célébrissime Qui
veut la peau de Roger Rabbit qui reprend la même technique en la sublimant,
onze ans plus tard. Il
est aisé de railler aujourd'hui le résultat obtenu sur Peter et Elliott le
dragon. Pourtant, le film est, à l'époque, en 1977, à la pointe de la
technologie. Il apporte en outre de notables innovations. Les scènes où Elliott
récupère la larme de Peter ou joue au morpion avec un bout de bois réel
constituent alors de vraies prouesses. D'ailleurs, ses effets spéciaux ne
s'arrêtent pas au seul mélange "live" / animation. De nombreux trucages
physiques sont au rendez-vous de ce film qui se veut résolument spectaculaire.
L'invisibilité du dragon est, en effet, l'occasion de moments bluffants. La
scène où il marche dans le ciment, dont le rendu à l'écran est particulièrement
réussi, a d'ailleurs bousculé tout le planning du film, les équipes techniques
ayant eu la mauvaise idée d'anticiper d'une journée l'étalement du ciment sur le
plateau, le rendant inutilisable car durci au moment du tournage...

Aux USA, Peter et Elliott le dragon sort le 3 novembre 1977 dans sa version Roadshow
Program affichant une durée de 134 minutes dans une combinaison de salles limitée.
L'accueil du public est alors décevant. Aussi - comme cela a été également le
cas pour la quasi-totalité des comédies musicales Disney depuis
Mary Poppins (Le
plus heureux des milliardaires, L'apprentie
sorcière) - le film
est raccourci pour sa sortie nationale, le 16 décembre 1977, à 121 minutes. Il
connait un sort identique pour sa première édition en vidéo de location (la
toute première pour un film Disney !) en mars 1980 et perd encore 17 minutes.
Deux scènes de chansons sont entièrement coupées (Candle on the Water et
The Happiest Home in These Hills) et trois autres sont expurgées de certaines
chorégraphies (I Saw a Dragon, There's Room for Everyone et Brazzle Dazzle Day).
La musique du générique est également enlevée et remplacée par la version sonore
de Candle on the Water. Lors de sa sortie à la vente sur le marché américain, en
octobre 1980, le film affiche un montage de 129 minutes qu'il conservera dès
lors pour toutes ses carrières en vidéo. Cette version serait toutefois différente
de celle du Road Show Program dans la mesure où la scène I Saw a Dragon
serait différente. Les 6 minutes manquantes n'ont jamais été revues
depuis la première du film et il est difficile de savoir si elles ont été
conservées par les studios Disney. Peter et Elliott le dragon a droit à une
ressortie au cinéma aux Etats-Unis en 1984 avec, cette fois-ci, le montage de
104 minutes.
En France, le film connait, peu ou prou, les mêmes turbulences. Il sort pour la
première fois le 18 octobre 1978 sans qu'il soit aujourd'hui possible de savoir
quel est le montage présenté. Son édition en VHS dans les années 80 affiche elle
la version de 104 minutes, avec la chanson Candle on the Water en
générique. Est-ce là, la
version internationale sortie au cinéma ? Probable. Vu le faible succès du film
aux Etats-Unis, Disney a surement proposé directement une version raccourcie,
supposée plus digeste, pour le marché étranger. Cette politique a toutefois une
fâcheuse conséquence sur le doublage de l'œuvre qui se trouve originellement
limitée à la version courte. Dès lors, toute présentation d'un montage allongé
pose problème, les voix n'étant plus forcément disponibles, condamnant le
spectateur francophone à peiner à disposer de la version la plus proche de
l'originale.
Ainsi, Peter et Elliott le dragon est une première fois distribué en DVD zone 2
par Warner en 1999 avec le montage court, à la nuance prés que le générique de
début est changé, reprenant avec inspiration l'original. La ressortie en DVD
Zone 2 en 2003, organisée par Disney cette fois-ci, offre elle l'édition normale,
dite longue, correspondant à la version américaine de 129 minutes. Tout
naturellement, un redoublage intégral est effectué pour l'occasion devant
l'impossibilité d'utiliser l'originel, forcément incomplet.

Peter et Elliott le dragon subit les foudres de la Critique qui lui préfère
largement Les aventures de Bernard et Bianca
sorti quelques mois plut tôt. Injustement accusé d'être une pâle copie de
Mary Poppins, de s'embourber dans la
fadeur de ses acteurs, et de s'agrémenter de chansons insipides, le film est
littéralement descendu. Seul le design d'Elliott trouve des défenseurs, peu
audibles. Les professionnels se ravisent toutefois un tant soit peu en accordant
au film deux nominations aux Oscars pour la Meilleure Musique Originale et la
Meilleure Chanson (Candle on the Water).
Le long-métrage rapporte 18 millions $ aux Etats-Unis, une recette certes
honorable mais à mille lieux des espérances de la Direction des studios. Peter
et Elliott le dragon enterre alors bien malgré lui, et pour un long
moment chez Disney, toutes velléités à produire des mélanges de films "live" et
d'animation ainsi que des comédies musicales. Il faudra attendre 1988 et
Qui veut la peau de Roger Rabbit pour voir le premier genre renouer avec le succès chez Disney et
1992, avec
Newsies, pour le second qui signe lui un flop retentissant !
L'association des deux attendra, quant à elle, 2007 avec
Il était une fois et un
score au box-office plus qu'honorable.
Peter et Elliott le dragon conserve aujourd'hui une place de
choix dans l'inconscient des spectateurs qui l'ont vu enfants. Ses chansons
entrainantes, sa jolie histoire, ses beaux personnages, son charme d'un autre
temps et son splendide personnage animé en font une expérience cinématographique
marquante.