Chicken Little a cela de particulier qu'il est, pour la
Compagnie de Mickey, le tout premier long métrage d'animation 3D, "pur" Disney.
Sa genèse est d'ailleurs indissociable d'un épisode délicat dont la Walt Disney Company semble s'être fait une spécialité au
fil de son histoire.
Tout avait pourtant bien commencé pour elle et la révolution numérique dans
l'animation. Les studios Disney ont toujours été en effet à l'avant-poste des
techniques de création des dessin animés. L'utilisation de l'ordinateur, en
qualité d'outil artistique, dans une de ses productions, remonte, ainsi à plus
de vingt ans. Le fameux Tron
ouvre la voie, en 1982, à ce qui constituera, bien plus tard, la révolution 3D.
Puis sont venus des films tels
La belle ou la bête
ou Le roi lion
dont certaines scènes clés ont été magnifiées par les possibilités offertes par
le numérique. En 2000, c'est au tour de
Dinosaure de voir le jour, mêlant, lui,
des personnages animés en 3D à des décors majoritairement réels. Parallèlement,
les studios Disney se sont associés avec d'autres, pour distribuer des films
entièrement réalisés par ordinateur. On compte ainsi, parmi les plus célèbres,
les opus issus de son association avec le studio Pixar comme Toy Story
ou Les
Indestructibles mais aussi des coups d'essais moins glorieux
tel, Vaillant - Pigeon de Combat !
en collaboration avec Vanguard.

Disney a également utilisé le marché de la vidéo, moins exposé, pour fourbir ses
armes et présenter ses propres réalisations en animation 3D. Il n'hésitera pas,
d'ailleurs, à mettre à contribution, en 2004, sa star Mickey dans
Mickey, il était deux
fois Noël. Mais rien de tout cela ne pèse vraiment devant
l'enjeu que représente Chicken Little. Pour la toute première fois, un grand classique
Disney (c'est à dire un film créé par le studios de Californie) est en 3D. Tout
repose en effet sur les frêles épaules de ce nouveau lointain cousin de Mickey.
Pas étonnant dans ces conditions que la Walt Disney Company se soit, toute
entière, mobilisée pour en faire un triomphe. Si le dernier grand classique en
animation 2D,
La ferme se rebelle, avait été soutenu
du bout des lèvres, Chicken Little, lui, a droit à tous les honneurs. Même le parc à
thèmes parisien,
Walt Disney
Studios, lui a attribué, - et c'est une première - sa
gigantesque façade d'entrée comme support publicitaire.
Il faut dire que le film sort en pleine guéguerre avec l'allié originel pour la
3 D. Disney a en effet pris sous son aile le studio Pixar, à la fin des
années 80, à une époque où personne ne croit encore à la technologie qui
s’imposera pourtant quinze ans plus tard comme la référence des long-métrages
animés. Il est alors un petit studio d'animation 3D identifié par une lampe de
bureau tout droit sortie de son premier court-métrage, Luxo Jr.
Après avoir totalement financé la réalisation par Pixar de Toy Story,
la compagnie de Mickey signe pour 5 autres films à 50/50, cette fois-ci. Le deal
est simple : Pixar réalise et Disney distribue.

Le succès est immédiatement au rendez-vous. Le public se rue en effet dans les
salles obscures voir les petits chefs d'œuvre d’animation 3D qui profitent aussi
bien de l'imagination de Pixar que de la logistique de la Walt Disney Company
pour leur distribution et leur merchandising. Les deux studios exploitent ainsi
avec bonheur leur joint-venture. Il est vrai que le studio de Mickey est passé
maître dans le maintien en vie de ses personnages qu’il décline aussi bien dans
ses parcs à thèmes qu’à la télévision, sur son réseau mondial exclusif, à forte
valeur ajoutée, Disney Channel. Buzz l’éclair, héros de Toy Story,
en est ainsi un parfait exemple. Alors que la star de Dreamwork Shrek
a du mal à exister en dehors de ses longs métrages, les personnages 3D signés
Pixar/Disney rayonnent bien au-delà des salles de cinéma.
Mais voila, Pixar, fort des succès critiques et commerciaux de ses œuvres, se
sent pousser des ailes et en veut plus que son accord originel. Il exige de
Disney de revoir ses prétentions pour envisager la poursuite de leur
association. La Walt Disney Company, sure du poids de sa seule signature, refuse
catégoriquement. Le studio à la lampe de bureau se lance alors sur le marché à
la recherche d’un nouvel allié. Disney tombe de haut et découvre douloureusement
son retard criant dans la maîtrise de la technologie 3D. Que cela ne tienne :
il met les bouchées doubles et entend recouvrer sa suprématie dans l’animation.
C'est ainsi, qu'après des essais plus ou moins heureux, seul sur le marché de la
vidéo ou en association au cinéma avec d'autres petits studios (Vanguard par
exemple), Disney produit en interne son tout premier long-métrage 3D : Chicken Little.
Oubliés les tâtonnements technologiques. Remisée la joint-venture avec Pixar.
Abandonnées les alliances de circonstances. L'heure de vérité a enfin sonné. La
Walt Disney Company se trouve face à ses responsabilités. Les aventures de son
petit dernier tracent ainsi l'avenir de sa division animation toute entière.
Autant d'enjeux et de pressions sur les frêles épaules de Chicken Little, et ce sont tous les fans de la compagnie de Mickey
qui tremblent : le film a t'il réussi son pari ?

Assurément oui !
La qualité d'animation est au rendez-vous et n'a plus rien à envier au meilleur
standard du marché. Sans égaler
Les Indestructibles véritable
chef-d'œuvre de Pixar, le film lorgne du côté de
Toy Story
ou 1001 pattes
avec lesquels il partage la présence de personnages pour le moins caricaturaux.
L'emploi de mouvements à animation saccadée, avec un air lointain de
L'étrange Noël de Monsieur
Jack colle d'ailleurs parfaitement à ce casting particulier,
où, décidément, tout le monde rivalise d'excès.
Les personnages sont, il est vrai, terriblement attachants. Chicken Little, dont la voix française, Lorant Deutsch, fait des
merveilles, est à craquer. Gageons d'ailleurs que peu d'entre-nous résisteront à
ce "petit bout", malmené par un problème de communication récurrent avec ses
proches, à commencer par le premier d'entre eux, son père. Ajoutez à cela, ses
trois amis inséparables, tout aussi paumés et rejetés que lui, et vous obtenez
une équipe de choc, aussi émouvante que drôle. Aby, doublée en français par
Claire Keim, est ainsi la bonne copine, toujours prêtre à prodiguer des conseils
pas vraiment réfléchis tandis que son copain porcin, Boulard, est un parfait
"monsieur catastrophe" tant il semble porter sur ses épaules toute la maladresse
et le stress de la Création. Sans oublier bien sûr, Fish, un petit poisson, qui
jouît d'une étonnante témérité...

Tout ce joyeux petit monde se démène, avec force, dans une ambiance et un décor
particulièrement soignés. Le film regorge ainsi de petits détails et
d'attentions visuelles qui justifient à eux seuls, assurément, plusieurs
visionnages. Vous vous étonnerez ainsi de retrouver des clins d'œil à
Indiana Jones, Mars attacks, ou encore Signes...
Mais au delà de ces hommages, c'est le foisonnement des personnages secondaires,
voire anecdotiques, qui est bluffant. Toute une ville a été, en effet, créée de
toutes pièces, avec l'ensemble de ses éléments constitutifs et de ses habitants.
Le design du film a d'ailleurs pris le parti de nous proposer une image chaude
et attrayante, en reposant les décors sur des couleurs flamboyantes et des
courbes appuyées. Le spectateur se retrouve ainsi emmitouflé dans une sensation
de bien-être dont l'absence semble desservir les personnages quand ils sont
"extraits" du film. Une simple photo du personnage d'Aby suffit, par exemple, à
éprouver ce fort décalage entre ce qu'elle est dans le long-métrage et l'image
qu'elle donne au dehors.
Chicken Little oscille, de bout en bout, entre le comique,
l'action et l'émotion. La caricature d'une petit ville moyenne (vue au
travers du regard de jeunes adolescents mal dans leur peau) est ainsi d'une
parfaite drôlerie tandis que l'attaque d'extraterrestres (oui, oui, vous ne
rêvez pas et vous ne vous en étonnerez même plus une fois plongés dans le film !)
saura vous en mettre plein les yeux. Ajoutez à cela quelques larmes d'émotion
suscitées par les rapports de Chicken avec son père et vous passerez une séance
aux multiples sensations.

Si l'ensemble du long-métrage est réussi, curieusement le premier Grand
Classique 3D, "pur" Disney, pêche par sa bande-son ! Seules deux chansons ont
été, en effet écrites, pour le film et demeurent, sommes toutes, assez
anecdotiques. Le reste est constitué, ainsi, pauvrement de reprises de tubes
contemporains, dont le choix, plus ou moins heureux, cherchent à l'ancrer dans
la modernité. Le calcul est en fait hasardeux. Ce genre d'artifices a, il est
vrai, pour fâcheuse conséquence de "dater" à outrance l'œuvre alors que des
compositions originales la protège justement. Le somptueux
Roi Lion
ne reste t'il pas, ainsi, tout aussi drôle et moderne, dix ans après ?
Mélange de Monstre et
compagnie, pour le design et de
Kuzco, l'empereur mégalo
pour le comique, sans oublier
Lilo & Stitch pour la critique
sociale, Chicken Little a tellement de niveaux de lecture qu'il plaira au
plus grand nombre : des tout petits aux ados en passant par leur parents et
grands-parents. Et les fans dans tout cela ? Ils y trouveront à coups sûrs un
florilège d'hommages au catalogue Disney tout entier. Résolument ancré dans son
époque, le film en ouvre, en réalité, une autre, toute aussi passionnante :
celle du retour de Disney, seul, sur le devant de la scène. Le studio de Mickey
peut espérer avec lui voir ses prochains purs Disney en 3D susceptibles de
palier à sa désunion d'avec Pixar.

Pourtant l'avenir en décide autrement. Alors que Disney fête la sortie de son
petit dernier en 3D, le studio à la lampe de bureau ne trouve lui toujours
personne à qui s’adosser et commence au mieux à s'impatienter, au pire à
s'inquiéter. Il court en fait le risque de se « Dreamworkiser » en voyant ses
personnages difficilement exister en dehors de ses films. Disney, lui, en grande
forme financière, rachète à tout va et snobe son ancien allié. Kermit devient
ainsi le cousin de Mickey. Tandis que Dreamwork, mal en point, est sur le point
d'être avalé par Viacom, Pixar, lui, prend conscience que sans Disney, point de
salut. Concomitamment, à la faveur d’un changement de PDG, la compagnie de Walt
mûrit elle sa réflexion : plutôt que de partir de zéro pour sa division 3D dont Chicken Little est le premier produit, pourquoi ne pas avaler le
joyau Pixar ? Les deux anciens associés s’accordent finalement. Et Pixar,
désormais intégré à l’empire Disney, prend naturellement la responsabilité de la
division animation du Studio du papa de Mickey.
Premier Grand Classique 3D "pur" Disney, Chicken Little est à voir pour ce qu'il est avant tout : une belle
réussite...