La
princesse et la grenouille n'est pas la seule production animée des
studios Disney à mettre en scène un héros afro-américain. En 2000,
John Henry constitue, en effet, ce qui apparait encore à l'époque,
comme une audace, alors même que la lutte pour l'égalité des droits a déjà
plus de quarante ans derrière elle. Le thème retenu, s'il devait être mal
traité, fait, il est vrai, courir des risques certains en terme d'image à la
compagnie de Mickey toute entière, susceptible de braquer contre elle l'une
ou l'autre des communautés formant la nation américaine. Ce n'est pourtant
pas la première fois que le studio au château enchanté s'attaque aux
légendes du folklore U.S. Que cela soit en animation (Pecos
Bill, Paul Bunyan, Casey Jones, Mighty Casey
et même Benjamin Franklin) ou en "live" (Davy
Crockett,
Le renard des marais...), Walt
Disney, a, en effet, lui-même initié ces productions, fruits d'une passion
qu'il entretenait pour ces histoires aux relents patriotiques évidents. Le
Maître décédé, il faut attendre 1995 pour voir sa signature revenir sur le
terrain des légendes américaines, abordées dans un film "live",
Les légendes de
l'ouest. Si John Henry fait partie du long métrage, rien
ne permet de dire que ce dernier a servi de déclic à Mark Henn, le
réalisateur du court-métrage. Juste, est-il possible d'en souligner la forte
probabilité...
Dans l’histoire la plus répandue, dès sa naissance, John Henry est un solide
gaillard dont le gabarit et la force sont hors normes. Devenu à l'âge adulte
un "pousseur d’acier", il participe par son travail, comme de milliers
autres ouvriers, essentiellement noirs, à prolonger le chemin de fer vers
l’Ouest des Etats-Unis, à travers les montagnes. Quand le patron du chantier
décide de recourir à la machine pour remplacer des centaines d'hommes, John
Henry défie l'inventeur et se lance dans une course effrénée contre le
marteau à vapeur. Victorieux, il est malheureusement terrassé sur la ligne
d'arrivée, par une crise cardiaque.
L'histoire de John Henry, symbole de la lutte des classes du XIXe siècle,
illustre les conséquences du progrès technique sur la vie des hommes et
notamment le déclin des labeurs traditionnels tout en participant, au delà,
à la représentation mythique d’un groupe spécifique issu du melting-pot
nord-américain.

Cinq ans ont été nécessaires pour réaliser John Henry. Le
cartoon a été entièrement produit aux studios Walt Disney Feature Animation
de Floride entre les productions de
Mulan et de
Lilo & Stitch,
permettant ainsi d'occuper les nombreux artistes "maison". Nul ne savait à
l'époque que l'entité de productions disneyennes située en Floride fermerait
ses portes quelques années plus tard après la sortie de son troisième
long-métrage d'animation,
Frère des ours.
Mark
Kenn, animateur de
Mulan, s'essaie donc pour la
première fois, avec John Henry, à la réalisation. Il affiche
de suite sa volonté de renouer avec l'ambition des cartoons expérimentaux
produits par Disney dans les années 50, à l'exemple des (Les)
Instruments de Musique, en reprenant toutefois un style de dessins
proche de celui des années 60, tel
Les 101 dalmatiens ou
Le livre de la
jungle. Le trait des animateurs est ainsi bien visible,
quitte à laisser apparentes, ici ou là, les lignes techniques. L'aspect
global du court-métrage est certes authentique mais déroute plus d'une fois
le spectateur. Au delà de la pure technique d'animation, le cartoon prend le
temps de définir correctement ses personnages, rôle-titre comme secondaires,
à commencer par l'épouse, Polly, particulièrement rayonnante. La bande-son,
elle aussi, n'est pas en reste avec des prestations enthousiasmantes (et
notamment la chanson John Henry) signées du groupe "The Sounds of
Blackness". La qualité technique du court-métrage participe à l'évidence à
développer un peu plus la force de sa thématique, déjà fort ambitieuse à la
base. Non content de mettre en vedette un héros afro-américain, John
Henry tient, en effet, également, un discours engagé (dont la portée
s'inscrit certes dans un confortable "politiquement correct") et affiche un
fin tragique, loin du "tout est bien qui finit bien", traditionnel chez
Disney.
John Henry ne bénéficie pas à sa sortie de tout le soutien
qu'il mérite. Il est, en effet, proposé, en octobre
2000, en avant-programme d'une ressortie de L'étrange
Noël de Monsieur Jack dans un seul et unique cinéma de
Los Angeles (El Capitan Theatre, propriété de Disney), pendant trois
malheureux jours, juste le dit de pouvoir prétendre à une nomination aux
Oscars. Nomination qui n'arrivera jamais tant le studio de Mickey apparu
particulièrement timoré dans son soutien au court-métrage. Disney,
traumatisé pas la polémique suscitée un temps par la réédition cinéma de
Mélodie du sud
(œuvre black-outée depuis, sur décision personnelle des présidents
successifs de la Walt Disney Company, Mickael Eisner et Bob Eiger),
déstabilisé par la bronca née autour du titre de leur prochain film
d'animation 2D, La Princesse et la Grenouille, qui, sous la
pression d'associations afro-américaines s'est vu privé de son nom originel, La Princesse Grenouille, a décidément bien du mal à faire
vivre des héros noirs !

Pour la Direction de Disney de l'époque, l'activité des cartoons, alors
extrêmement marginale et quantité négligeable, ne justifiait pas, il est
vrai, de prendre
un risque de polémique, John Henry ayant, en plus,
l'inconvénient d'avoir été "fabriqué" par des blancs, argument que les
associations afro-américaines ne manqueront pas de soulever pour contester
sa légitimité. Le court-métrage connait cependant une nouvelle exposition à
la télévision sur Disney Channel, en 2001, dans le cadre d'un mois de
diffusion thématique tournant autour de l'histoire afro-américaine. En 2002,
il est annoncé en avant-programme pour la sortie nationale au cinéma de
Peter Pan 2 : Retour au Pays Imaginaire
mais "rate" finalement le rendez-vous, sans raison officielle. Le public se
console en le retrouvant, la même année, en vidéo, dans la compilation
Légendes
américaines, bien qu'il s'agisse ici d'une version
recadrée au niveau de l'image et amputée de ses génériques de début et de
fin.
Magnifique cartoon, John Henry mérite assurément une meilleure
exposition que celle qui lui a été réservée depuis sa sortie.