Walt Disney lance la mise en production de Dr Syn
aux débuts des années 60. Souhaitant apporter au film une grande touche
d’authenticité, il déporte le tournage en Angleterre, précisément dans le comté
de Romney Marsh. Fidèle à ses principes, le Maître se donne les moyens de ses
ambitions et traite l'œuvre indépendamment de son support de diffusion. S'il
recherche avant tout la qualité éditoriale, il voit également d'un bon œil la
possibilité, une fois la fiction
réalisée, de la proposer, au choix, sur le petit ou grand écran. Il filme ainsi
assez de matière pour tenir trois longs épisodes de 45 minutes destinés à la
diffusion télé sur le marché américain mais utilise aussi le format cinéma,
histoire de présenter le long-métrage dans les salles obscures à
l'international, en France et Grande Bretagne notamment.

Côté scénario, Walt Disney fait adapter les romans en
conservant leur essence tout en se concentrant sur l'épopée Scarecrow dont il
change certains rebondissements. Ayant tiré les conclusions qui s'imposent de
son erreur avec
Davy Crockett, qui a le mauvais goût de
passer trop vite de vie à trépas, il conserve, cette fois-ci, son personnage
principal bien vivant. Il intervient aussi considérablement dans les rôles
secondaires, privant par exemple le Dr Syn de prétendante mais rajoutant au
contraire l'amourette de la fille du dignitaire local avec le jeune lieutenant
de l’armée. Au final, de
l’Epouvantail énigmatique à souhait, à son bras droit, Mr. Mipps qui partage
avec John Banks, le plus jeune fils du dignitaire, le secret de son identité, à
sa sœur, Katharine Banks, amourachée du sympathique Lt. Philip Brackenbury, en
passant par le bon Squire Thomas Banks, haut dignitaire du comté de Romney Marsh
dont le fils ainé Harry est enrôlé de force dans la Navy depuis 4 ans, sans
oublier l’autoritaire et parfaitement antipathique General Pugh ; toute la
galerie de personnages fait mouche et séduit le spectateur épaté devant le soin
donné à la qualification des intervenants.

Les acteurs livrent
d'ailleurs des prestations de haute tenue. Le premier d'entre eux, Patrick
McGoohan, semble fait pour le rôle du Dr Syn. Il adopte en effet une attitude
douce et pausée en tant que vicaire mais devient redoutablement déterminé mué en
l’Epouvantail. La violence se ressent dans les gestes et le timbre de voix,
dotant le justicier d'un rire l'amenant aux portes de la folie furieuse. Il
maintient ainsi l'ordre par la terreur alors même que ses valeurs l'empêchent de
tuer qui que se soit, limite morale dont il organise précieusement le secret.
Connu du grand public pour son rôle dans la série Le Prisonnier, Patrick
McGoohan est un familier des productions de la compagnie de Mickey, aussi bien pour le label historique avec
Les Trois Vies de Thomasina (1963) ou
pour
sa filiale Touchstone avec Baby... Le Secret
de la Légende Oubliée (1985). Il a, plus récemment encore, prêté sa voix à Billy Bones dans
La Planète au Trésor.
George Cole endosse, pour sa part, le rôle de Mr. Mipps. D'un physique peu
avenant, il campe à merveille un personnage finalement charismatique, qui
surprend son monde par sa capacité à se rendre parfaitement sympathique.
L'acteur apparaitra dans un autre téléfilm pour Disney, deux ans plus tard,
The Legend of Young Dick Turpin (1966)
Enfin, Sean Scully, connu pour ses prestations dans le téléfilm, Le Prince et le
Pauvre (1962) et le film Presque des Anges (1962) assume avec brio le personnage
de John Banks, permettant notamment aux jeunes téléspectateurs de s’identifier
merveilleusement à lui.

La version cinéma dispose logiquement de moins de temps que son alter-égo télé
pour dérouler son récit. Condensant trois épisodes de 50 minutes en un film
d'1h30, elle s'évertue ainsi, au moyen d'un montage efficace, d'aller à
l'essentiel. Les parties retirées proviennent principalement de l'épisode n°1
qui voit plusieurs de ses scènes passées à la trappe dont, notamment, la
première bataille entre le General Pugh et l'Epouvantail. Les introductions de
Walt Disney, la scène de l'épisode 3 reprise de l'épisode 1 et les génériques
des épisodes deux et trois subissent logiquement le même sort. Le film reprend,
en revanche, l'indicatif du premier épisode, qui rallongé, devient une superbe
version de la chanson Scarecrow de Terry Gilkyson.
Le long-métrage débarque sur les écrans anglais en décembre 1963, quelques mois
seulement avant la diffusion de la série à la télévision américaine présentée
sous le titre Dr. Syn, Alias the Scracrow. En France, il est proposé dans
les cinémas le 11 août 1965 sous l'appellation du (Le) Justicier aux Deux
Visages. Il aura finalement les honneurs des salles obscures aux Etats-Unis
le 21 novembre 1975 en complément d'une ressortie du film
L'Île au Trésor, mais dans une durée
différente réduite à 75 minutes.
Le Justicier aux Deux Visages témoigne, une fois encore, de l'incroyable
talent de Walt Disney pour dénicher des œuvres classiques et les porter à
l'écran de la meilleure manière. L'adaptation des aventures du Dr Syn est en
effet aussi intelligente que passionnante.