Alors même que l’évocation des studios Warner fait immédiatement penser aux
quatre frères qui les ont fondés et qui leur ont donné leur nom, les studios
Disney sont très souvent assimilés à la seule personne de Walt. Pourtant, le 16
octobre 1923, un autre Disney participa à la création de ce qui était alors
appelés les Disney Brothers Studios : Roy Oliver. Souvent oublié par les fans
non avertis, il est donc temps de rendre hommage à celui qui contribua, aux
côtés de Walt, au développement de l’empire du divertissement que sont
aujourd’hui devenus les studios Disney.

Né le 24 juin 1893, Roy Oliver était le troisième fils d’Elias et de Flora
Disney, et l’un des ainés de Walt avec qui il avait une relation très
privilégiée. Cette relation étroite qui les lia pendant leur jeunesse,
partageant notamment la même chambre à l’époque où la famille vivait à
Marceline et vendant des journaux à la sauvette
ensemble, les deux frères devaient la conserver pendant toute leur carrière.
Alors que Walt s’occupait de la partie artistique, dans l’ombre, Roy s’occupait
de tenir les cordons de la bourse. Il faut dire que Roy savait comment gérer un
budget, ce qui n’était pas le cas de son cadet qui, sans aucun contrôle, pouvait
engloutir des sommes vertigineuses dans des projets parfois farfelus et sans
lendemain. Il avait travaillé dans une banque dans les années 1920 et avait avec
le temps développé ce côté économe, pour ne pas dire avare. Même avec sa
famille, Roy avait tendance à dépenser avec parcimonie, surtout dans les temps
de crises. Deux exemples illustrent parfaitement l’état d’esprit de Roy en
matière d’argent. Lorsqu’en 1925 Walt demanda sa main à Lillian, il accepta que
son frère s’offre un nouveau costume, lui fixant cependant la limite de 35
dollars que Walt dépassa d’ailleurs allègrement. Ou encore en 1937, en pleine
Dépression, il refusa à contre cœur d’emprunter l’argent nécessaire pour payer
les médicaments de son père, Elias, alors victime de graves quintes de toux et
d’une cécité de plus en plus importante…

Lorsqu’en juillet 1923, Walt, suivi par Ub Iwerks, le rejoignit en Californie
pour fonder ses propres studios, c’est Roy qui s’occupa de monter financièrement
l’entreprise et de trouver les partenaires indispensables. Ainsi, c’est lui qui
organisa les premiers entretiens d’embauches au cours desquels il engagea bon
nombre de ceux qui devinrent par la suite de grandes figures des studios Disney,
notamment l’animateur et réalisateur de
Blanche Neige et les Sept Nains et
Bambi Dave Hand, recruté en 1930, ou encore, cinq ans plus tard, le
compositeur Oliver Wallace. En 1929, c’est toujours Roy qui, pour rassembler les
fonds nécessaires au fonctionnement de l’entreprise, décida de la diviser en 10
000 actions, dont 4 000 pour lui et 3 000 qui revinrent à Walt et Lillian. C’est
lui qui parvint à convaincre les banques, notamment la Bank of American, de
financer la production de Blanche Neige
et les Sept Nains, à une époque où le scepticisme était de mise pour ce
projet considéré à l’époque comme une folie. C’est lui, également, qui s’occupa
de trouver les distributeurs indispensables pour sortir les dessins animés en
salle, à une époque où les studios Disney n’étaient pas encore capables de
sortir seuls leurs films. Ainsi, au moment de distribuer
Blanche Neige et les Sept Nains, il
fut chargé par son frère de trouver un partenaire, négociant notamment avec la
société RKO Pictures, avec laquelle il renouvela le contrat en 1943. C’est lui,
enfin, qui chercha les éditeurs indispensables à la diffusion des bandes
dessinées avec Mickey Mouse.

En temps de crise, là-encore, Walt se reposait presque exclusivement sur son
frère Roy. Ainsi, au moment de la grande grève de 1941 qui secoua l’ensemble des
studios d’Hollywood, y compris les studios Disney, Roy O. s’occupa
personnellement de négocier avec les organisateurs, préservant Walt du tumulte
syndical de l’époque en favorisant, avec l’aide du gouvernement américain, son
expédition en Amérique du Sud, voyage qui donna naissance à
Saludos Amigos et
Les Trois Caballeros. Lorsqu’en
1944, Walt ne fut plus satisfait de l’accord avec la RKO, c’est encore Roy qui
fut envoyé pour revoir les clauses du contrat, retournant à nouveau au front à
la fin des années 1940, pour la persuader de sortir dans les salles son premier
grand documentaire, Seal Island, en
vain, la RKO refusant catégoriquement de sortir un film qui, selon elle, ne
parviendrait jamais à attirer les spectateurs dans les salles. Walt et Roy se
débrouillèrent alors par eux-mêmes pour diffuser le documentaire, qui fut
finalement présenté pendant une semaine au Crown Theater de Pasadena, dont le
propriétaire était un ami de Walt, et qui remporta un Oscar en 1949. La légende
raconte que Walt demanda alors à Roy d’emporter l’Oscar au siège de la RKO afin
de frapper les responsables avec ! Le même genre de mésaventure se reproduisit
encore lorsque la RKO refusa de sortir
Le Crapaud et le Maître d’Ecole. Roy fut encore envoyé pour négocier, avec
succès, cette fois. Finalement, en septembre 1954, les nombreux désaccords
mirent un terme au contrat entre les studios Disney et la RKO Pictures. Et c’est
Roy qui organisa la mise sur pied la société Buena Vista Distribution, la
filiale de distribution des studios, que Walt avait surnommé avec moquerie et
admiration « My Big Brother Roy’s Project ». Tous les films suivant furent alors
sortis sous cette nouvelle étiquette, à commencer par
Le Désert Vivant, en 1953, que la RKO
avait également refusé de distribuer quelques mois plus tôt. Le même genre de
problème se posa au moment du choix d’une chaine de télévision pour diffuser les
programmes produits par Disney, Roy négociant tour à tour avec la chaine ABC,
puis NBC à partir de 1961.

Même si le côté artistique et créatif était plus du domaine de Walt, Roy O.,
là-encore, eut un rôle à jouer. Ainsi, la légende raconte que c’est lui qui,
selon certaines sources, proposa à Walt d’incorporer une piste sonore à
Steamboat Willie, faisant
entrer le film et les studios dans l’histoire du cinéma d’animation. En 1932,
c’est lui qui acheta les droits d’adaptation d’Alice
au Pays des Merveilles pour le compte des studios. En 1938, alors qu’il
était parti vendre Blanche Neige et les
Sept Nains en Europe, il revint avec les droits des
Aventures de Winnie l’Ourson,
incluant les droits sur les dessins de Sir John Tiennel. Lors du même voyage, il
avait également acquis les droits de La
Mare aux Grenouilles et acquis auprès du Great Osmond Street Hospital
l’autorisation de créer un dessin animé inspiré de l’œuvre de James Barrie,
Peter Pan. Quelques années plus
tard, c’est encore lui qui se rapprocha du cinéaste Sidney Franklin, qui était
alors propriétaire des droits d’adaptation de
Bambi. Plus tard, en 1952, c’est
encore Roy qui relança l’adaptation de
La Belle et le Clochard, qui était tombée en plan, alors même que les
premières ébauches du scénario dataient de 1937. Toujours dans les années 1950,
c’est Roy que Walt envoya en Angleterre, afin d’acheter les droits de
Mary Poppins à P.L.Travers, au
départ réticente, et qui accepta finalement de les céder à vie aux studios
Disney.

Mais cette collaboration entre Walt et Roy ne fut pas, ni pour l’un, ni pour
l’autre, de tout repos, et il faut dire que les désaccords étaient nombreux et
souvent violents. Sur le plan professionnel, Roy ne comprenait parfois pas les
raisonnements de son frère. Ce fut notamment le cas lorsque Walt décida de
rompre avec la United Artists, qui distribuait les courts-métrages des studios.
Roy essaya de raisonner son frère, mais Walt ne démordit pas et ses colères
légendaires obligèrent Roy à chercher un autre distributeur, s’orientant alors
vers la RKO Pictures. Et lorsque Roy, cherchait à réduire les coûts de
fonctionnement des studios, notamment en revoyant le salaire des animateurs,
là-encore, il se retrouvait confronté aux colères de son frère, qui le renvoyait
avec pertes et fracas dans son bureau ! Quand Walt dessina les plans de ses
nouveaux studios, là-encore, il se frotta à Roy qui lui demanda de réduire les
coûts de construction, proposant notamment de rassembler plusieurs départements
dans le même bâtiment, regroupant ainsi le département animation et les bureaux
administratifs. Au moment du choix des musiques pour constituer la bande sonore
de Fantasia, à nouveau, Roy ne
voyait pas d’un très bon œil l’idée de débourser des fortunes pour enregistrer
les différentes œuvres choisies. Et là-encore, Walt le mit à la porte de
l’auditorium, accusant son frère de ne rien comprendre à la musique classique,
et lui demandant de retourner à ses livres de comptes et de ne pas troubler le
déroulement de la production… Et lorsque Walt décida de se lancer dans la
construction de ce qui allait devenir
Disneyland, à nouveau, Roy tentant de l’en dissuader. Réalisant avec le
temps qu’il ne pourrait exclure cette idée de la tête de son frère, Roy
s’engagea alors à fond dans ce projet, visitant notamment l’Europe en 1951 pour
trouver un manège ancien pour le parc. Et d’un point de vue personnel,
là-encore, Roy était le garde-fou de Walt. Ainsi, lorsque ce-dernier, en 1963,
entreprit d’apprendre à piloter, Roy l’en défendit…

Bien plus qu’un frère, Roy était considéré par Walt comme un second père.
Bien plus qu’un associé, Roy était l’un des piliers des studios Disney. La
relation entretenue avec son frère pendant toutes ces années fut remarquables de
sacrifices, de passion et d’amour. Et à la fin de l’année 1966, cet amour
extraordinaire se retrouva lorsque Roy, toutes affaires cessantes, passa les
derniers jours de la vie de Walt à son chevet, à l’hôpital, à l’écouter parler
d’E.P.C.O.T.. Diane Disney Miller, la
fille de Walt, raconte souvent que Roy assista aux derniers instants de son
frère, lui massant le pied tout en continuant à lui parler, alors même que Walt
avait rendu l’âme… Après sa mort, Roy mit tout en œuvre pour continuer à
entretenir la passion de son frère, tentant de réaliser les projets que
ce-dernier n’avait pu mener à terme. C’est ainsi qu’il participa au
développement de Walt Disney World, qu’il inaugura le 1er octobre 1971. Le seul
engagement non tenu fut le projet
E.P.C.O.T., cette ville du future imaginée par Walt, que Roy, faut d’argent,
dû abandonner et « recycler » en parc à thème.

Pendant toutes ces années, Roy eut un rôle majeur au sein des studios Disney,
permettant leur épanouissement et contribuant, dans l’ombre, à chacun de leurs
succès. Sur le plan privé, il fit tout pour préserver son frère, lui cachant
même jusqu’à l’état de santé de leur père, Elias, très malade dès la fin des
années 1930. Celui qui avait son bureau au deuxième étage du département
animation fut l’un des acteurs clés de la réussite de Walt Disney, et trop
souvent, il est oublié. Roy O. Disney est mort le 20 décembre 1971, le jour même
où il devait inaugurer la Disneyland Christmas Parade. Le sculpteur
Blaine Gibson lui rendit hommage en concevant, sur le même modèle que la statue
« Partners » réunissant Walt et Mickey, une représentation de Roy, assis sur un
banc aux côtés de Minnie, dont une copie est présente à l’entrée du département
animation du studio de Burbank, et une autre à Walt Disney World…