18ème Grand Classique Disney, Merlin, l'enchanteur est adapté de
l'œuvre de T.H. White. Auteur très connu dans le monde anglo-saxon, né en 1906 à
Bombay, il fait ses études supérieures en Angleterre où il exercera de hautes
fonctions universitaires. Pourtant, mal à l'aise avec son temps, dont il
n'approuve ni les modes, ni les systèmes de valeur, il finit par s'isoler en
Irlande où il s'adonne à son loisir favori la pèche au saumon, jusqu'à son décès
en 1964. Il laisse une œuvre de renommée mondiale et notamment une saga de cinq
tomes romançant la vie du roi Arthur. Walt Disney tire donc son long-métrage du
premier livre de la série, publié en 1938, L'épée dans le roc. Il y
revisite bien sûr la légende du roi Arthur en associant à l'aventure, l'humour
et la magie.

Merlin, l'enchanteur entre en production dans la plus mauvaise
période que connait la compagnie de Walt de son vivant. L'époque est, en effet,
déjà à l'économie. L'ambition artistique du seul point de vue de l'animation
doit désormais faire face aux réalités financières. Si l'enthousiasme des
artistes dans l'élaboration d'un nouveau long-métrage animé n'est pas à remettre
en cause, celui des financiers de la Walt Disney Company, Roy Disney en tête,
est franchement entamé. Le bilan comptable de la société semble limpide. En
1961, les studios de Mickey ont déjà produit dix-sept Grand Classiques qui
plombent, pour la plupart, à leur sortie, les comptes pour ensuite, et
seulement, être rentables. Ils sont, en effet, longs et couteux à produire si
bien que leurs recettes sont souvent moindres à leurs débuts qu'un film "live".
Les simples cartoons ont d'ailleurs, pour les mêmes raisons, déjà été stoppés.
La Walt Disney Company, d'après ses financiers, vivrait tout à fait correctement
avec son catalogue actuel et l'organisation de ressorties régulières. Pourquoi,
il est vrai, dépenser inutilement de l'argent dans une activité jugée désuète ?
Walt Disney résiste farouchement à cette conception radicale. Il entend,
néanmoins, à la marge, le discours de son frère qui n'hésite d'ailleurs pas à
mettre dans la balance la faisabilité du projet d'un nouveau Disneyland, dix
fois plus grand, cher au papa de Mickey. Il martèle ainsi que fermer le
département "Animation" dégagera l'argent nécessaire aux ambitions de bâtisseur
de Walt Disney. Le deal est d'autant plus séduisant que l'animation 2D lasse
désormais le grand Walt, naturellement enclin à se passionner pour la nouveauté
et, en l'espèce, le développement des audio-animatronics et parcs à thèmes. Au
final, fort heureusement, le Maître de l'animation résiste : il juge que la
sécurité financière de ses studios passe par les long-métrages animés et que le
public ne comprendrait pas l'arrêt de l'activité. En revanche, il accepte d'en
ralentir le rythme de sortie pour passer à un film tous les quatre ans contre
deux auparavant. La nouvelle politique de production validée se heurte vite à la
réalité du terrain : deux long-métrages sont, en effet, en préparation (Chantecler et Merlin, l'enchanteur), l'un d'eux va fatalement devoir être
arrêté... Walt Disney choisit la sécurité financière et artistique que portait
en soi Merlin, l'enchanteur. Chantecler pouvait, sur le papier, faire un film magnifique mais rien n'était moins sûr. Sa
production, à la mesure de son ambition, était, en outre, plus longue et plus
couteuse que celle de Merlin, l'enchanteur.

Chantecler sacrifié sur l'autel de la rentabilité, Bill Peet se voit donc confier le projet
validé de Merlin L'enchanteur. S'il prend à cœur de livrer une
adaptation digne de la signature de Walt Disney, il est clairement influencé par
la politique de restriction budgétaire, insidieusement entrée dans les
mentalités des collaborateurs du studio. Ainsi, si le livre est clairement riche
de détails et d'aventures épiques, le long-métrage réduit considérablement la
voilure de l'histoire. Moustique, qui subit cinq transformations dans le roman
(poisson, faucon, serpent, hibou et blaireau), n'en connait plus que trois dans
le film (poisson, écureuil et oiseau). Pire, les moments épiques qui foisonnent
sur le papier sont réduits à la portion congrue sur la pellicule. Quant à la
magie, elle se fait discrète, servant juste à transformer le jeune homme ou
déplacer des objets. En réalité, le récit de Merlin L'enchanteur
se consacre uniquement à l'éducation d'un jeune garçon se destinant à être roi.
Le long-métrage est certes l'occasion de quelques scènes mémorables, notamment
les trois transformations, mais pêche par un manque de fil-conducteur évident.
Il marque d'ailleurs un virage dans les productions Disney qui prennent avec
lui, et ce jusqu'à la fin des années 70, la fâcheuse habitude de ne plus
construire de solides histoires mais de se contenter de lier entre elles, plus
ou moins avec bonheur, des scènes fortes.

La volonté d'économie ne touche pas Merlin l'enchanteur que dans
son histoire, elle vient également perturber son animation. Si
Les 101 dalmatiens a bénéficié à plein
de la révolution amenée par la Xerox, Merlin, l'enchanteur s'enlise lui dans un copier-coller ronronnant. Son style graphique est ainsi le
même que son prédécesseur. Il en sera d'ailleurs de la sorte pour toutes les
productions Disney jusqu'aux années 80. Les effets spéciaux sont quasiment
absents. Aucune grande tentative n'est réalisée. La caméra multiplane fait un
timide retour mais, toujours pour rogner dans les dépenses, se voit vite couper
les ailes. Son unique utilisation se retrouve donc en début du film, quand
s'avançant dans la forêt, les branches passent les unes après les autres pour
arriver à la maison de Merlin. D'autres séquences valent toutefois le détour. La
tour du Mage dans le château, en particulier lors de la nuit d'orage, est
bluffante tout comme l'exploration de la vie aquatique à l'occasion de la
transformation en poisson du maître et de son élève. Les décors, quant à eux,
reprennent la technique inaugurée pour
Les 101 dalmatiens qui devient la règle
chez Disney pour deux décennies. Les formes sont, par conséquent, arbitraires,
les couleurs, seules peintes et les lignes noires Xerox délimitant les contours,
rajoutées séparément.
A la différence des autres films d'animation des studios, le casting de
Merlin l'Enchanteur semble dépourvu de personnages secondaires tant ils
oublient de rayonner et se perdent en trop grande transparence. Il n'en est fort
heureusement pas de même pour les principaux.

Merlin, l'enchanteur, rôle titre, s'imagine en personnage central du film.
Affublé d'une vaste robe bleue, il revêt un aspect anguleux dont une longue et
espiègle barbe blanche vient appuyer le trait. Son caractère est logiquement
professoral, même s'il se voit atténué par un gâtisme naissant, fort utile pour
les scènes comiques. Il aime montrer sa "science" et en particulier sa
connaissance du futur. Ce travers est l'occasion rêvée de servir des
anachronismes amusants, finalement bien intégrés au monde moyenâgeux. Magicien,
il n'utilise son art que pour arriver à ses fins. Sa magie se situe d'ailleurs à
mille lieux de celle des fées de La belle au bois
dormant ou de
Cendrillon. Elle n'a pas, il est vrai,
pour but d'émerveiller mais d'être utile. Sa voix, enfin, dans sa version
anglaise (Karl Swenson) comme française (Alfred Pasquali) est nasillarde,
rajoutant au charme désuet du personnage.
Moustique, le futur roi Arthur, dispute à Merlin le titre de personnage
principal du film. Son apparence va figer chez Disney la représentation des
adolescents pour plusieurs décennies. Il est ainsi maigre et anguleux, dispose
d'une mèche rebelle, et d'une tête disproportionnée par rapport à son corps. Ses
traits se retrouveront chez Mowgli dans
Le livre de la jungle, le jeune garçon
du moyen-métrage
Le petit âne de Bethléem, et
l'intrépide Taram dans Taram et le chaudron magique. Moustique brille également par
sa maladresse, qui renforce un peu plus son statut d'adolescent ingénu. Côté
caractère, s'il est dynamique et plein d'entrain, il conserve une opinion très
humble de lui-même ce qui n'est pas sans poser de problèmes avec le vieux
magicien. Par trop effacé tout au long du film, Moustique rate son entrée dans
la postérité des personnages Disney.

Le hibou Archimède est, à n'en pas douter, l'un des rôles les plus forts du
film. Cet oiseau bourru et irascible marque, en effet, les esprits par sa
capacité à être drôle. Son dessin participe d'ailleurs grandement à son aura
tant son air paresseux, cherchant toujours à s'économiser, le rend sympathique.
Sa relation avec Merlin n'est pas non plus en reste dans son succès public.
Toujours prompt à le contredire, lui envoyant à tout bout de champs des
répliques assassines, doutant sans cesse de l'omniscience de son maître, il est
l'archétype même du bougon, jusqu'à l'intonation de sa voix anglaise (Junius
Matthews) et française (René Hiéronimus) qui appuient un peu plus sa propension
à la contestation permanente. Sa meilleure scène reste son fou-rire sur le bord
de la fenêtre lorsque l'hélice de l'avion miniature de Merlin s'emmêle dans sa
barbe. L'animateur Ollie Johnston, responsable de la séquence, réussit là une
véritable prouesse : rendre ce passage hilarant et le rire communicatif. Une
merveille !
Madame Mim aurait visiblement pu marquer de son empreinte Merlin l'Enchanteur si
elle n'avait pas été confinée à une séquence beaucoup trop courte. Elle est, en
effet, digne des plus grands vilains de Disney. Sorcière, grosse et laide, elle
est une méchante à l'état pur. Particulièrement habile, elle manie sa magie dans
le but de se transformer à volonté pour toujours emporter la mise. Elle reste
toutefois plus amusante que réellement effrayante. La bataille de sorcellerie
qu'elle engage avec Merlin reste l'un des passages les plus réussis du film tout
entier. La scène, dans laquelle les deux protagonistes s'affrontent à coups de
transformations en tous genres est, en effet, l'occasion rêvée pour les artistes
Disney de se livrer à des inventions visuelles et des trouvailles d'animation
remarquables. Les différentes mutations vont ainsi crescendo et finissent en
apothéose par la transformation en dragon de la sorcière et la parade de Merlin
victorieux. Un morceau d'anthologie !

Les chansons de Merlin l'Enchanteur sont confiées à de jeunes
compositeurs fraichement intégrés aux studios de Mickey : Richard M. Sherman et
Robert B. Sherman. Remarqués pour leurs chansons titres de
Monte là-d'ssus et
Compagnon d'Aventure,
mais également pour celles du cartoon A Symposium on Popular Songs,
du film
La Fiancée de Papa et de la comédie
musicale
L'Eté Magique,
ils travaillent parallèlement sur un chef d'œuvre Disney en devenir :
Mary Poppins.
Peut-être ce dernier les accapare t'il trop au point de manquer d'inspiration
pour Merlin l'Enchanteur ? Nul ne sait. Il est chose certaine en
revanche : les six chansons du film, bien que sympathiques, sont loin d'être
mémorables. Seule Higitus Figitus, bien que trop courte, tire son épingle
du jeu. Georges Brun se charge lui de la musique du film, avec plus de bonheur
puisque honoré d'une nomination à l'Oscar de la meilleure musique.
Mise à la diète, après deux ans sans film d'animation, la Critique américaine
est étonnamment gentille avec Merlin l'Enchanteur. Le public sera
aussi conquis bien que modestement, il est vrai. La presse française sera, elle,
plus circonspecte. Les résultats commerciaux du film lui ouvre la porte de deux
ressorties, respectivement, en 1972 et 1983. Sur le marché de la vidéo, en
revanche, la timide demande convainc la compagnie de Mickey de ne pas lui
appliquer la politique des black-outs : le titre est ainsi disponible dans les
rayons sans interruption.
Non admis au panthéon des meilleurs films d'animation, Merlin,
l'enchanteur n'en reste pas moins un œuvre séduisante qui mérite son
titre de Grand Classique Disney. Il est, en effet, le coup de cœur silencieux de
générations entières de spectateurs !