Au début des années 40, alors que l'Europe s'enfonce irrémédiablement dans les
affres de la guerre, les Etats-Unis ne sont, eux, que très légèrement impliqués
même si de sombres nuages s'amoncèlent à l'horizon. Le Président américain,
Franklin D. Roosevelt, s'inquiète, il est vrai, de l'influence grandissante de
l'Allemagne nazie sur ses voisins d'Amérique du Sud. Il semble, avec le recul,
vouloir déjà préparer le peuple américain à entrer dans le conflit. Son
gouvernement, via le Département d'Etat des affaires latino-américaines, demande
d'ailleurs, très vite, à Walt Disney de se préparer à participer à l'effort de
guerre en défendant, en interne et à l'international, les valeurs américaines.
Le papa de Mickey pose tout de même une condition incontournable : il exige de
voir son implication se limiter à des considérations artistiques et jamais
politiques. Sa vision des choses prend rapidement forme à l'occasion d'un voyage
en Amérique du Sud dont le but premier est de rencontrer des artistes locaux et
capter l'ambiance des pays visités. Il y convie, en effet, non seulement ses
propres collaborateurs mais aussi des représentants du gouvernement américain.
L'importance du voyage se mesure sans mal à sa durée : débuté le 17 août 1941,
il s'étale sur plusieurs mois. Il faut dire que, bousculé par une grève,
extrêmement dure, qui frappe alors ses studios, Walt Disney s'implique, bien
volontiers, dans ce périple !

En 1941, ses animateurs entament, il est vrai, un conflit qui reste le plus long
de l'histoire de sa compagnie (cinq semaines) et qui change, à jamais et
profondément, l'ambiance de travail chez Disney. Nul ne sait exactement comment
la grève à démarrer. La légende veut que, lors du chantier de
Blanche Neige et les sept nains,
Walt Disney lui-même, conscient de la masse de travail exceptionnel que génère
son ambitieux projet, promet à ses artistes des primes exceptionnelles selon les
résultats commerciaux de ce qui deviendra le tout premier long-métrage
d'animation de l'histoire du cinéma. Le film devenu un succès colossal tout
comme un phénomène de société, les collaborateurs du Maître s'attendent donc à
récolter le fruit de leur travail. Ils ne verront rien venir ! Walt Disney,
jugeant Hypérion Avenue trop petit pour les nouveaux projets, préfère, en effet,
oublier sa promesse et investir tous les bénéfices dans un nouveau studio à
Burbank. La colère et l'incompréhension n'ont alors cessé de monter entre ses
collaborateurs et lui, pour aboutir finalement à une grève totale. Cette
situation est d'autant plus surprenante, que les artistes des studios Disney
étaient, à l'époque, assurément les mieux payés de tout Hollywood. Le conflit
est extrêmement dur. Walt Disney en sort blessé et trahi. Il change dès lors
irrémédiablement ses relations au sein de sa compagnie. Finie la gestion
paternaliste : il se résout à prendre une posture de chef d'entreprise.
Pourtant, la fin de crise ne s'obtiendra qu'avec l'éloignement du Maître, dont
le départ pour l'Amérique latine a, il est vrai, le don d'apaiser les tensions.
La gestion du conflit est déléguée à son staff, histoire de dépassionner les
débats...

Walt Disney part donc sur le continent sud-américain avec deux
"valises" encombrantes : la nécessité de s'éloigner de ses studios au bord de la
rupture et la volonté de son gouvernement de l'impliquer dans la préparation à
l'effort de guerre. Il conserve néanmoins son enthousiasme légendaire et décide
d'emmener avec lui une caméra 16 mm destinée au tournage d'un reportage de son
séjour en terre américano-latine.
Les rushes des innombrables prises réalisées servent ainsi à la réalisation d'un
court-métrage, intitulé Au sud de la frontière avec Disney qui sort sur
les écrans sous l'auspice du Bureau de la Coordination des Affaires
Inter-Américaines, le 23 novembre 1942.Ce documentaire, aux airs de
publi-reportage revient de façon chronologique et détaillée sur le voyage de
Walt Disney et de ses artistes en Amérique Latine. Il présente les rencontres
avec les indigènes, l'apprentissage des mœurs locales, et la découverte des
différents folklores, danses et chansons. En filigrane, apparait également la
matière ramenée du séjour en vue de l'élaboration de nouveaux dessins animés et
personnages. Le court-métrage sert ainsi d'ébauche aux longs-métrages
Saludos Amigos et
Les trois Caballeros. Complément idéal de ces derniers, Au sud de la
frontière avec Disney est un régal pour tous les inconditionnels du papa de
Mickey.