Si Walt Disney aimait à rappeler que "tout a commencé par
une souris", force est de constater que son studio n'aurait jamais accédé au
rang de Major du cinéma s'il n'y avait pas eu
Blanche Neige et les sept nains. Aujourd'hui, pièce maîtresse de
l'industrie cinématographique tout entière, il constitue en effet le premier
long métrage d'animation sonore et couleur de l'histoire du 7e art.
La genèse du film remonte donc à
1934. Walt Disney voulait que son studio se consacre à une activité plus prestigieuse
et plus rentable que les courts-métrages. En effet, si
le succès était au rendez-vous avec Mickey Mouse, apparu en 1928, la
plus célèbre des
souris étant devenue un véritable phénomène de société, son papa
n'entendait pas se laisser enfermer par une seule création. Walt Disney
décide de mener aussitôt une politique de diversification de sa production qui
se concrétise, dès 1929, par une nouvelle série, les
Silly Symphonies,
axée sur la musique et les contes populaires. Il l'utilise d'ailleurs très vite
pour tester un grand nombre d'idées et de
techniques. Une fois encore, le public est au rendez-vous et lui accorde un
accueil enthousiaste dont l'un des moments les plus remarquables est assurément
le triomphe réservé à un épisode de la série : Les
Trois petits cochons.
Mais Walt Disney n'était toujours pas convaincu du caractère pérenne de ses
productions. La mode passée, il craignait par dessus tout, une "ringardisation"
de ses produits et une bouderie du public. Le succès présent, aussi grand
soit-il, des
Mickey Mouse et
des Silly Symphonies
ne constituait pas en effet une assurance pour la vie. Dès lors, tout
naturellement, l'idée d'un long-métrage traversa l'esprit du Maître au point
d'en devenir bientôt une obsession. Walt Disney, seul contre tous, était
persuadé qu'un film d'animation mettrait sa
compagnie à l'abri du besoin et pour longtemps. Ainsi, un fameux soir de 1934,
il réunit toute son équipe et lui annonce le défi qu'il souhaitait voir relever.
Il raconte le film avec moult détails et précise méticuleusement la manière dont
il le conçoit. Il en fredonne même certaines des chansons.
Blanche Neige et les sept nains était assurément déjà vivant dans la
tête du Papa de Mickey.
Walt Disney jette donc son dévolu sur un conte des frères Grimm.
Il en avait, dans sa jeunesse, vu une adaptation cinématographique en noir et
blanc et muette. La légende veut d'ailleurs que c'est le tout premier
film qu'il ait vu.
Les frères Jacob et Wilhelm GRIMM sont nés à Hanau, en Allemagne, respectivement le 4 janvier 1785 et
le 24 février 1786. Si le premier écrit plutôt des oeuvres
scientifiques, le second lui se tourne vers la critique littéraire.
Parallèlement, ils s'intéressent, tous deux, aux contes populaires de leur pays.
Il entreprennent ainsi de les réunir et font, à ce titre, un travail impression
de recherche. Ils les publient, enfin, entre 1812 et 1829, sous le titre de Kinder-und Hausmärchen, (Contes pour les
enfants et les parents). Deux volumes seront nécessaires. Une nouvelle édition paraît en 1857.
Complétée d'histoires inédites, elle prend le titre, universellement connu
depuis, des Contes de Grimm et contient la fameuse aventure de Blanche Neige.

Le chantier est à la hauteur de l'ambition de Walt Disney.
Son studio vit, à cette occasion, une véritable révolution culturelle. Tout y
passe. Le budget, déjà colossal pour l'époque (il est estimé à 250 000 $),
explose en
avoisinant, au final, les 1 500 000 $ ! L'effectif, ensuite, quadruple passant de 200 à 800 personnes.
L'organisation opérationnelle, enfin, est revue. Les
techniques de création, la façon de concevoir l'histoire, les gags, la qualité
de l'animation : tout est réformé pour tendre vers l'excellence. Walt Disney,
grand ordonnateur de cette mue qui ne dit pas son nom, invente, pour l'époque,
un nouveau style de management. Il développe ainsi un système
de "récompenses" : tout artiste dont le gag sera finalement retenu a droit à
un bonus de 5$. Moins facile qu'il n'y parait ! Les équipes ont en
effet du réapprendre à travailler. Là où les séries produites jusqu'alors par le
studio demandaient un déroulement rapide du récit,
Blanche Neige et les sept nains se devait d'être développé à
l'extrême, mais sans jamais tomber dans les affres des longueurs et autres
errances de la narration. Le rythme se devait d'être préservé, les gags
approfondis et les personnages développés. Walt Disney, aux commandes, veille au
grain. Il n'hésite pas d'ailleurs à user des ciseaux. Et tant pis si le travail
est déjà bien trop avancé. Des scènes entières se retrouvent implacablement
remisées au rang de simples "rushes" au motif qu'elles ralentissaient l'histoire principale.
Deux
séquences notamment font les frais de l'intransigeance du Maître : celle de la soupe, juste après que les nains se soient lavés, et
celle où ils construisent un lit à Blanche Neige. Malheureux papa des ce deux
extraits, Ward Kimball, un des futurs Neuf Vieux Messieurs, ne verra jamais son
travail aboutir dans le film.

Blanche Neige et les sept nains nécessite aussi de développer de
façon exceptionnelle la qualité de l'animation tout comme les effets spéciaux.
Car, si la réputation des Studios n'est plus à faire en matière de dessins
animés, ses productions restent, jusqu'alors, assurément plus portées
sur la caricature que sur une représentation fidèle et minutieuse de la réalité.
Les
sept nains accèdent donc bien vite et fort logiquement à leur apparence
finale tandis que Blanche Neige,
la Reine ou le Prince donnent, eux, du fil à retordre à leur concepteur. Aussi,
les Silly Symphonies
sont rapidement mis à contribution pour servir de ban d'essai.
Une jeune fille plus "réelle" apparaît ainsi, malicieusement, en 1934 dans le court-métrage The Goddess of Spring. Mais le résultat reste, somme toute, décevant et la marge de
progrès apparaît encore immense. Les décors doivent aussi, quant à eux, gagner
en qualité. Il est hors de question, en effet, de se contenter de paysages plats
et peu crédibles. Il se devaient d'être plus réels et de gagner en profondeur. L'effet
recherché est finalement possible grâce à la caméra multiplane. Outil innovant,
elle permet, il est vrai, de filmer plusieurs parties de décors en espaçant ceux-ci d'une
distance paramétrable, délivrant un effet de profondeur saisissant. Comme pour
la princesse, le procédé est testé dans un épisode de
Silly Symphonies, en 1937.
Le résultat est bluffant : The Old Mill remporte un Oscar pour
couronner ce qui constitue, à l'époque, une avancée notable dans le monde de
l'animation.

Le développement des personnages des nains est assurément l'une des plus grandes
réussites de
Blanche Neige et les sept nains. La grande originalité du
long-métrage de Walt Disney, par rapport au conte et précédentes adaptations,
est en effet de les avoir dotés de personnalités bien trempées, résumées par
leur seul nom. Et c'est la où réside la marque de fabrique Disney ! Leur
caractère respectif reprend, en plus, avec malice les différents épisodes
psychologiques que l'on peut retrouver, parfois dans une même journée, chez les enfants.
Dès lors, le processus d'identification du spectateur aux personnages est
immédiat.
Deux nains concentrent en eux le résultat du travail exceptionnel réalisé par les artistes de Disney. Grincheux,
en premier lieu, connaît une évolution dans ses sentiments envers la jeune
fille, qui passent du rejet à l'adoration, tellement bien retranscrite qu'elle
émeut le spectateur à l'extrême. Ce dernier partage d'ailleurs à coups sûrs ses
larmes au moment tragique de la disparition de la belle.
Simplet, ensuite, porte sur ses frêles épaules les ressorts
comiques du film. L'idée de génie est assurément de l'avoir rendu muet lui
faisant endosser, avec bonheur, le
rôle de pantomime. Véritable mine de gags, il aère, de ses prestations comiques
fines, le film tout entier qui, sans lui, aurait assurément viré au simple
drame pesant.
Blanche Neige et les sept nains puise donc sa force dans la
crédibilité de ses personnages principaux. La Princesse parait ainsi réelle. Son animation
témoigne d'ailleurs, à elle seule, des immenses progrès réalisés en à peine trois ans. Son caractère,
quant à lui, reprend les caractéristiques des jeunes filles des années 30, qui
pourront ainsi, sans mal s'identifier au personnage.
Face la jeune fille pure, naïve et douce, le contraste se veut total avec la
Reine. Certes, elle est tout aussi belle mais la douceur a laissé la place, chez
elle, à la froideur tandis que la pureté cède devant sa noirceur
implacable. Sa méchanceté ressort jusque dans ses traits et trouve naturellement
une apogée caricaturale dans sa transformation en méchante sorcière.
Blanche Neige et les sept nains devient à cet égard réellement effrayant
: les
décors sont alors morbides, les effets spéciaux spectaculaires, la musique
effrayante. Le tout premier Disney prend curieusement son public à
rebrousse-poil et n'hésite pas à susciter la peur. Tout le génie est ici :
emmener le spectateur là où il ne s'y attend pas !
Le Prince, pour sa part, doit se contenter du strict minimum. Ses apparitions
sont rares, se limitant à quelques scènes en début
et fin de film. Il faut dire qu'il a donné bien du mal aux artistes Disney.
Comment, en effet, l'animer de façon
convaincante ? Le Prince se devait d'être séduisant, sans paraître ni efféminé ni barraqué.
Son personnage reste assurément le talon d'Achille du film tout entier.

Blanche Neige et les sept nains assoie aussi sa qualité sur sa bande originale. Walt Disney
voulait en effet marquer les esprits : et pour cela, rien de telles que des
ritournelles prenantes. La musique se devait d'être envoûtante et les chansons inoubliables.
La Maître formule donc ses attentes à Frank Churchill, l'heureux compositeur de Qui a peur du grand méchant loup
? dans Les trois petits cochons de la série des Silly Symphonies.
Il retient finalement huit des morceaux qui lui sont proposés. Le choix est
inspiré : six compositions deviennent des tubes planétaires. Certains chansons
marquent l'inconscient collectif, à l'exemple de
He Ho et
Siffler en travaillant
devenues des hymnes universels à la bonne humeur.
Blanche Neige et les sept nains est, il est vrai, la première
production hollywoodienne à commercialiser sa bande originale. Disney est déjà
redoutable en
merchandising populaire.

Blanche Neige et les sept nains demande trois ans de travail. Alors que
tout Hollywood parle du chantier et raille "La folie de Disney, le papa de
Mickey tient bon, contre ventes et marées. Il reste persuadé de sa capacité à
élever, à l'occasion de la sortie de son premier long métrage, le cinéma
d'animation au rang d'art à part entière. Et il gagne son pari ! A la réussite
économique du projet, s'ajoute en effet le succès critique.
Blanche Neige et les sept nains est ainsi nominé pour
l'Oscar de la meilleur musique et Walt Disney reçoit un Oscar
spécial, accompagné de sept petits, des mains de Shirley Temple pour son audace.
Car les craintes tombent bien vite et les critiques se taisent aussitôt, devant
le triomphe du film. Le soir de la première, ses détracteurs sont
à la fois émerveillés et enchantés. Ils l'ovationnent et, revirement de
convictions radical, sont instantanément persuadés que le public assistera sans mal à un dessin
animé de plus d'une heure - une première pour l'époque ! A travers le monde,
la critique est unanime et le public se rue dans les salles.
A Paris, le film reste à l'affiche 31 semaines : un exploit ! Le retour sur
investissement dépasse l'entendement.
Blanche Neige et les Sept Nains est tout
simplement un chef d'œuvre du cinéma. Le premier des
grands dessins animés de Walt Disney, avec sa musique et son humour
inoubliables, est en effet un trésor inestimable, tant, jamais jusqu'alors,
aucune œuvre d'animation n'était parvenue à capter aussi bien l'imagination et
toucher le cœur des gens.
Enchantant des générations entières de spectateurs, à
travers le monde, Blanche Neige et les Sept Nains est un
film éternel.