La Centaurette Noire
Date de création :
Le 13 novembre 1940
Nom Original :
Negro Centaurette
Créateur(s) :
Fred Moore (Conception)
Milt Neil (Animation)
Apparition :
Cinéma
Télévision

Le portrait

rédigé par
Publié le 17 septembre 2022

En 1940, les studios Disney plongent le public au cœur de la Grèce antique au son de La Symphonie Pastorale, l’un des chefs-d’œuvre de Ludwig van Beethoven choisi comme source d’inspiration pour l’une des séquences de Fantasia. Plébiscitée pour sa très jolie représentation de la mythologie avec ses dieux, ses chevaux ailés, ses chérubins et ses satyres, la jolie promenade champêtre est néanmoins ternie par une représentation particulièrement grossière de trois centaurettes noires réduites à la domesticité.

La Centaurette noire, créature anonyme et servile...

Les premières notes joyeuses de la Sixième Symphonie de Beethoven se mettent à résonner. Un magnifique soleil se lève sur la campagne grecque, éclairant l’un des versants du majestueux Mont Olympe. Au pied de la montagne des dieux, les créatures de la mythologie s’éveillent. Les licornes courent dans les prés. Les faunes dansent au son de leur flûte de pan. Les chevaux ailés parcourent élégamment le ciel. Se baignant dans l’eau calme d’un lac, les centaurettes se préparent quant à elles à rencontrer leurs beaux fiancés.

Afin d’être les plus belles, toutes sont épaulées par de mignons petits chérubins. Certaines d’entre elles sont également aidées par de petites centaurettes noires telles qu’Otika qui porte la traîne fleurie d’Hilda. Sunflower, quant à elle, accroche de jolies fleurs sur la queue de Judy. Une centaurette anonyme se charge enfin de polir les sabots d’une ravissante blonde platine.

La fête bat son plein lorsque Bacchus rejoint à son tour le cortège. La petite centaurette noire se charge de dérouler le tapis rouge devant le dieu enivré qui, malgré l’aide de son âne et de trois satyres, a le plus grand mal à tenir debout et à marcher vers son siège. Chacun l’aide alors à s’asseoir mais le trône bascule bientôt, entraînant Bacchus dans un joyeux roulé-boulé !

La Conception du personnage

Dépourvu de nom, contrairement à ses camarades Otika et Sunflower, et simplement mentionnée sous l’appellation de « negro centaurette » sur les documents de travail et autres plannings produits par les équipes de Disney, la centaurette noire apparaît sous les traits d’une petite créature à la robe marron foncé. Le visage joufflu, le nez arrondi et les lèvres saillantes, elle se distingue de ses congénères grâce aux quatre nœuds bleus qui rehaussent sa chevelure. Souriante malgré le fait qu’il lui manque une dent, elle porte un anneau doré à chaque oreille. Allongée par terre, son travail consiste à faire briller les sabots de sa maîtresse grâce à une fleur de roseau. Plus tard, c’est à elle qu’incombe la mission de dérouler le tapis rouge à Bacchus, le dieu de la vigne et de la fête.


Dessins d'animation de la centaurette noire

L’ensemble des centaures et des centaurettes de La Symphonie Pastorale ont été imaginés par Fred Moore. Né le 7 septembre 1911 à Los Angeles, l’animateur débute chez Disney en août 1930. Assistant de Les Clark puis de Norm Ferguson, il n’a que dix-neuf ans mais se fait rapidement repérer grâce à un coup de crayon remarquable. À l’œuvre sur plusieurs cartoons de Mickey, notamment Le Brave Petit Tailleur, et sur la série des Silly Symphonies, en particulier La Souris Volante, Trois Petits Orphelins et Les Trois Petits Cochons, il est nommé directeur de l’animation lors de la production de Blanche Neige et les Sept Nains. Collaborant avec Vladimir Tytla, il crée alors les nains. Il anime ensuite Crapule, un personnage de Pinocchio à qui il prête ses traits, la souris Timothée et Mickey dans Fantasia. Sombrant peu à peu dans l’alcool, Fred Moore se retrouve rapidement isolé de ses collègues. Licencié en 1945, il travaille pour Paramount Pictures puis pour Walter Lantz sur certains cartoons de Woody Woodpecker et Andy Panda. De retour chez Disney, il donne vie aux filles de Casey Junior dans Casey Bats Again, à Pluto dans Plutopie, aux sirènes de Peter Pan. Il collabore aussi avec Ollie Johnston sur l’animation de Monsieur Mouche. Ombre de lui-même, Fred Moore se tue dans un accident de voiture le 23 novembre 1952.

Fred Moore
Milt Neil

La centaurette noire est animée par Milt Neil. Né le 30 mai 1914 dans le New Jersey, l’artiste est engagé chez Disney le 6 juillet 1936. À l’œuvre sur les longs-métrages Pinocchio, Fantasia, Dumbo, Saludos Amigos et Les Trois Caballeros, il devient l’un des grands spécialistes de Donald. Surnommé « The Duck Man », il quitte Disney en 1944 et passe chez Walter Lantz. Milt Neil crée ensuite Hap-Pea et Pea-Wee, les deux mascottes de la marque Pea Soup Andersen’s. Il conçoit également les marionnettes de l’émission pour enfants Howdy Doody qu’il adapte en bande dessinée aux côtés de Chad Grothkopf. Directeur de formation en animation au sein de la Joe Kubert School of Cartoon and Graphic Design de Dover, dans le New Jersey, Milt Neil décède en 1997.

La Centaurette noire sous le coup de la censure

Parfois confondue avec Otika et Sunflower, les deux autres centaurettes noires de La Symphonie Pastorale, la petite créature apparaît brièvement dans deux scènes de Fantasia. Finalement peu visible à l’écran contrairement à d’autres personnages bien plus présents, la centaurette anonyme se fait malgré tout rapidement remarquer tant sa représentation est dégradante. Bien qu’appartenant à la même espèce, sa taille tranche tout d’abord nettement de celle des autres centaurettes. Elle est en effet beaucoup plus petite. Sa poitrine n'est en outre pas formée. Il est dès lors possible de penser qu'elle n'est qu'un enfant.

Surtout, elle possède tous les stéréotypes attribués aux femmes afro-américaines. Son nez reste petit et rond. Sa mâchoire est prononcée. Ses lèvres sont généreuses. Coiffés avec des nœuds, ses cheveux semblent particulièrement raides et rêches. Caricature hasardeuse des Afro-Américaines, la centaurette noire fait également référence à ces cireurs de chaussures, souvent de petits garçons, souvent noirs, qui arpentaient les rues et les lieux publics dans les années 1940 avec leur caisse remplie d'outils pour cirer et briquer les souliers des passants.


Feuille de modèle

Commune durant les décennies 1930 et 1940, l’apparence graphique donnée à la centaurette noire est pourtant assez répandue dans l’univers du dessin animé de l’époque. Nombre de personnages de cartoons afro-américains arborent en effet les mêmes caractéristiques à l’image de la maîtresse de Tom et Jerry par exemple. Celles-ci sont d’ailleurs souvent reprises dans plusieurs films en prises de vues réelles mettant en scène des domestiques afro-américaines, tels qu’Autant en Emporte le Vent et Mélodie du Sud.


Extrait du planning d'animation mentionnant le personnage de la "Negro Centaurette"

Durant les décennies 1950 et 1960, au moment où la lutte contre la ségrégation aux États-Unis s’accentue, cette manière de représenter les Afro-Américains commence alors à fort justement être contestée. Dans les États du Vieux Sud, notamment, les voix de Martin Luther King, de W.E.B. Dubois, de Ralph Abernathy, de Fred Shuttlesworth ou bien de Malcolm X se font entendre. La ségrégation et le racisme deviennent des sujets centraux de lutte. Les stéréotypes, si nombreux à Hollywood lorsqu’il s’agit de personnages noirs, sont logiquement pointés du doigt.

Alors que la violence s’empare du débat et que les images choquantes de représailles contre les défenseurs des droits civiques s’affichent quotidiennement à la télévision, les studios Disney décident bientôt de réagir. Pour ne pas davantage mettre d’huile sur le feu, l’épisode Magic and Music, programmé une première fois le 19 mars 1958, est revu à l’occasion de sa rediffusion le 19 mai 1963. Les trois centaurettes noires sont alors retirées de l’image.

Un recadrage permet ainsi de les faire disparaître de l’écran. Lorsque cette technique n’est pas possible, elles sont « simplement » effacées. Quelques plans sont enfin totalement supprimés. Lors de la ressortie de Fantasia en 1969, les trois centaurettes noires sont retirées de toutes les copies du films. Elles ne seront jamais réintégrées lors des diffusions suivantes, tous supports confondus...

Personnage dont l’apparence, détestable, est typique des productions animées des années 1930 et 1940, la centaurette noire fait partie de ces personnages Disney qui, après avoir été remisés au placard, sont aujourd’hui totalement oubliés par le public.

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